Se syndiquer pour l’indépendance : Remarques à propos de l’Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe

Un chouette article de Savoir / agir repris sur terrains de luttes c'est bien,
 S'il est signé pierre Odin c'est mieux !

Comité de copinage éhonté 

« Syndicalismes en luttes », tel est le thème du dernier numéro de la revue Savoir / Agir ; dont nous publions ici un article portant sur le syndicalisme guadeloupéen. Retour sur l’histoire et l’actualité du LKP et de l’UGTG.

Intimement mêlée à l’histoire des luttes de libération nationale, l’histoire du syndicalisme guadeloupéen est fortement marquée par l’anticolonialisme. Le mouvement indépendantiste y conserve une influence prépondérante, au travers de la principale organisation syndicale de l’île : l’Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe, forte d’une dizaine de milliers d’adhérents. Saisir le mode de fonctionnement de l’UGTG en tant qu’institution, « dans et par l’adversité »[1] qui la lie au contexte colonial, demande d’abord de caractériser le syndicalisme indépendantiste comme un syndicalisme « intégral ». Cette forme de syndicalisme, qui consiste à s’acquitter de la défense des salariés et de la gestion des relations entre employeurs et employés sur le lieu de travail tout en avançant des objectifs éminemment politiques, est constamment mise en avant par l’UGTG et exerce une grande influence tant sur la forme organisationnelle que sur les répertoires d’action propres à ce syndicat. Par ailleurs, l’UGTG demeure le principal appareil de mobilisation dans le champ des luttes sociales en Guadeloupe : elle a été la pièce maîtresse de la grève générale de 2009 et du collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP). Ce collectif, « Unité contre l’exploitation », rassemble 48 organisations[2]. Créé le 5 décembre 2008 et toujours en activité, il se donne pour but de mobiliser la population guadeloupéenne contre la « vie chère », en désignant le système d’échanges économiques entre la métropole et la France comme responsable d’une hausse des prix ressentie d’autant plus durement par la population que l’île subit les conséquences de la crise économique. À ce constat d’iniquité est adossée une dénonciation de la mainmise des élites économiques (les « pwofitans») sur les ressources de l’île, élites dont la richesse contraste avec les difficultés d’une population insulaire particulièrement exposée à la pauvreté et au chômage[3]. Cette contribution se propose de présenter quelques éléments caractéristiques du syndicalisme tel qu’il est pratiqué par l’UGTG. D’abord, en évoquant les origines du syndicalisme indépendantiste en Guadeloupe, dans un contexte marqué par une poussée des luttes anticolonialistes et une répression importante de la part de l’État français, ensuite, en nous penchant sur le mode de fonctionnement de l’organisation elle-même et, enfin, en  revenant sur l’activité de l’UGTG dans l’espace des mouvements sociaux en Guadeloupe – notamment sa place au sein du collectif LKP.

Tea-shirt du LKP.

Aux origines du syndicalisme indépendantiste en Guadeloupe

L’UGTG naît au début des années 1970, à la suite des massacres de « mê 67 », qui marquent l’échec de la stratégie insurrectionnelle inspirée par la révolution cubaine et la guerre d’indépendance algérienne[4], prônée par le Groupement des Organisations Nationalistes de la Guadeloupe (GONG), organisation indépendantiste aux influences tiers-mondistes et maoïstes[5]. Une fois le GONG dissous, ses militants vont se diviser entre ceux favorables à une organisation politique indépendantiste (l’Union Pour la Libération de la Guadeloupe – UPLG) et les partisans du « syndicalisme de masse » comme principal outil pour rompre avec les institutions coloniales. L’UGTG naît donc en 1973 de l’échec de la stratégie d’insurrection armée et d’une défiance aiguë envers les organisations métropolitaines. L’objectif n’est plus un soulèvement insurrectionnel immédiat mais un « recentrage » sur les luttes économiques et les conflits du travail, afin de démontrer en pratique les contradictions d’intérêts qui opposent les classes populaires au colonialisme. D’emblée, l’UGTG veut incarner un syndicalisme « de masse, de classe et résolument anticolonialiste. »[6]. Dans une économie alors étroitement liée à la monoproduction agricole destinée à l’exportation, le syndicat est d’abord devenu majoritaire dans le secteur de la canne à sucre. Par la suite, il a diversifié son implantation, étendu son champ de syndicalisation à l’ensemble du salariat, avec des objectifs stratégiques : les salariés du secteur public (santé, travailleurs sociaux, secteur de l’emploi et de la formation, personnels d’éducation, fonctionnaires territoriaux et employés communaux), mais aussi au cœur de l’économie touristique (dans l’hôtellerie et la restauration notamment).

Logo_UGTG_TPE

Compte tenu du contexte dans lequel l’UGTG a été créée, caractérisé par une forte répression contre les velléités indépendantistes parmi la jeunesse guadeloupéenne, le syndicat demeure très hiérarchisé et la discipline militante tient lieu, à l’origine, de « précaution ». Le respect de la discipline militante est présenté comme une condition de réussite du combat indépendantiste et le fait de souscrire à ce projet est une condition pour adhérer et exercer des responsabilités. Au fil du temps, cette discipline s’est maintenue pour résister à « la mauvaise image que les médias donnent de l’UGTG ». L’UGTG est en effet fréquemment dénoncée pour ses interventions « violentes » et cette image de syndicat « jusque-boutiste », « anti-démocratique » ou, pour reprendre une expression antillaise particulièrement médiatisée, « macoutiste[7] », est largement relayée par les médias et agitée par un grand nombre de responsables politiques guadeloupéens. De même, pour de nombreux guadeloupéens, l’UGTG reste assimilée au « désordre » et à des velléités « révolutionnaires » : ses dirigeants et militants sont régulièrement inquiétés par la justice[8], et le syndicat doit constamment se défendre contre les accusations d’irresponsabilité proférées par les autorités et les médias. Consciente du fait qu’une majorité de Guadeloupéens demeure hostile ou sceptique vis-à-vis du projet politique qu’elle défend, l’UGTG maintient une certaine ambivalence quant à la question indépendantiste, expliquant être « à disposition » de tous les Guadeloupéens « confrontés à l’injustice du système colonial » pour politiser les conflits sociaux[9]. Cette posture affichée par l’organisation se confronte à la tension – on peut même parler de dilemme – entre la volonté de s’afficher comme un contre-pouvoir, inscrit dans la perspective d’accéder à l’indépendance, et les injonctions à la « normalisation » du syndicalisme qui sont largement relayées par les grands médias ou les médias locaux dès lors que l’UGTG est partie prenante d’un conflit social. L’UGTG se trouve ainsi placée dans une situation politiquement délicate, prise en tenaille entre la nécessité d’afficher le recours possible à des modalités d’action qui incluent parfois l’usage de la violence, afin d’être crédible en tant que contre-pouvoir local, et un certain nombre de contraintes qui pèsent sur son activité. Elle n’en est pas moins la première organisation de l’île, avec plus de 51 % aux élections prud’homales de 2008[10]. Plus concrètement, nombre de Guadeloupéens se tournent vers l’UGTG pour régler des litiges sur leur lieu de travail.

Le fonctionnement de l’UGTG

Comprendre le fonctionnement de l’UGTG suppose d’adopter une perspective large et d’inscrire le syndicalisme indépendantiste dans les univers sociaux avec lesquels il est en contact. Cela implique, en premier lieu, de rompre avec certaines visions locales ou médiatiques qui tendent à en faire un syndicat « à part » ou, pire, une sorte de curiosité. Il faut, au contraire, se saisir des spécificités du contexte guadeloupéen et des legs coloniaux qui le caractérisent pour saisir les orientations de l’UGTG, sa doctrine, ses pratiques et ses mécanismes de recrutement. Parmi ces éléments contextuels, on peut noter que bon nombre de stéréotypes raciaux qui existent à propos des Noirs en Guadeloupe sont repris par les détracteurs de l’UGTG, tels que la fainéantise, l’effronterie ou la violence. Pour se défendre contre ces préjugés raciaux, l’UGTG exige de ses militants une forme d’exemplarité qui renvoie directement au projet de société qu’elle défend pour la Guadeloupe : les indépendantistes doivent être capables de montrer que le peuple guadeloupéen pourrait s’autogouverner, en allant à contre-courant d’un certain nombre d’idées reçues (telles que le désordre, le retard, etc.), profondément enracinées dans l’imaginaire collectif. Lors de nos entretiens avec les syndicalistes de l’UGTG, nous avons pu voir que cette injonction à la « normalité » a été intégrée au discours syndical, abondant dans le sens d’un devoir d’exemplarité de la part des militants, même si le « discours dominant » à propos de l’UGTG fait systématiquement l’objet de vives critiques. Comme l’illustre l’extrait d’entretien suivant avec une responsable UGTG du secteur de la santé :

« Il faut tout le temps aller à contre-courant de ce que disent les médias. Expliquer aux gens, aller contre ce qu’on leur dit, ce qu’on leur fait comprendre. Les gens sont formatés, mais complètement formatés. On est toujours obligés, d’une certaine façon, de prouver ce vers quoi on veut tendre. Parce que les médias, leur obsession, c’est de montrer l’UGTG en train de casser. Je ne dis pas que ça n’arrive jamais. Certaines fois, quand on va discuter avec un patron, que le patron nous méprise, qu’il refuse de discuter, qu’est-ce qu’il nous reste hein ? Parfois les salariés sont plus énervés que les syndicalistes UGTG, attention ! Quand au bout de deux, trois, quatre demandes, le patron accepte de rencontrer les salariés et qu’il leur raconte des conneries, les salariés s’emportent, c’est humain quelque part ! Moi, maintenant, ce genre d’allégations contre l’UGTG, ça ne me fait plus rien. Mais ce que les médias retiennent c’est : ‘‘les salariés sont manipulés par l’UGTG qui veut tout casser !’’. Alors que nous, combien de fois on insiste là-dessus : qu’un salarié doit être exemplaire, qu’il ne faut pas endommager l’outil de travail, qu’il faut respecter les horaires, qu’il faut savoir négocier et rester correct ? »[11].

Pour autant, les effets coercitifs liés à l’effort de discipline du syndicalisme indépendantiste ne ressurgissent pas forcément sous la forme d’un ensemble cohérent de représentations. En effet, même au sein de cette organisation hiérarchisée où les positions sont clairement identifiées et rappelées au cours des réunions et des permanences syndicales, les interactions quotidiennes  entre les militants de l’UGTG et les salariés demeurent incertaines, ne serait-ce que parce qu’elles échappent en partie au contrôle des responsables syndicaux. Lorsqu’elles sont évoquées, notamment lorsque l’UGTG prépare une grève ou une manifestation, ces situations nécessitent une forme de « chapeautage », de « tutelle » ou de « rappel à l’ordre ». Ce que nous pouvons désigner comme une « culture UGTG » – au sens d’un ensemble partagé de manières d’agir, de penser et de sentir – comporte un certain nombre d’interdits et de tolérances.

De cette tension entre institutionnalisation et posture contestataire découle une attention particulièrement soutenue, de la part du syndicat et de son équipe dirigeante, aux modalités de recrutement et de formation des cadres, afin que ces derniers soient fidèles au projet indépendantiste et possèdent un bon niveau d’expertise dans leur domaine d’intervention socioprofessionnel. La formation syndicale possède plusieurs volets : elle est bien sûr centrée sur l’apprentissage et la vulgarisation du droit du travail, mais porte également sur l’histoire de la Guadeloupe et ses résistances (comme le proclame le slogan de l’UGTG : « Fè Mémwa Maché Fè Konsyans Vansé – faire marcher la mémoire pour faire prendre conscience »). L’organisation présente également un volet culturel et linguistique, notamment destiné à former les militants en vue d’élaborer du matériel de propagande – car bien que le créole soit la langue du parler quotidien, peu de Guadeloupéens savent l’écrire. On peut ajouter à cela, outre les manifestations culturelles et sportives soutenues par l’UGTG, des formations pratiques destinées à promouvoir l’agriculture vivrière, censée détourner les Guadeloupéens des grandes surfaces et pallier l’absence d’une production agricole diversifiée.

Appréhender le syndicalisme indépendantiste impose par ailleurs une démarche permettant de situer celui-ci par rapport au champ politique partisan, c’est-à-dire l’espace de la compétition politique organisée, en saisissant l’écart qui l’en sépare. Le contre-pouvoir « institutionnalisé » propre au syndicat s’appuie sur un ancrage local, et l’audience de l’UGTG tient beaucoup à un syndicalisme multi-positionné, qui construit depuis longtemps des passerelles avec le milieu associatif. Concernant le rôle de l’UGTG au sein du collectif LKP, il faut d’abord prendre en compte le fait qu’agréger des composantes extra-syndicales est cohérent avec le projet de société de l’UGTG, qui accepte traditionnellement de prêter main forte à tout mouvement qui prend parti pour la cause indépendantiste, ou accepte – même ponctuellement – de s’y associer. De ce fait, l’UGTG gagne à être considérée au regard de sa position à l’intersection de différents univers sociaux, l’investissement des membres du syndicat ou leur proximité avec de nombreux acteurs du domaine associatif (associations de promotion de la culture guadeloupéenne, y compris parmi les étudiants partis en métropole, associations pour la conservation du patrimoine, groupes carnavalesques, etc.) participe de cette conception culturelle englobante promue par l’UGTG au nom de la lutte indépendantiste. On peut citer notamment le fait que d’importants groupes culturels tels qu’Akiyo ou Voukoum, ont été parmi les premiers à répondre à l’appel de l’UGTG dans le but de constituer le LKP en 2008[12].

L’UGTG dans le mouvement social

Ce n’est sans doute pas un hasard si le mot d’ordre de « grève générale » s’est imposé si rapidement au sein du LKP. Dans tous les secteurs où elle est implantée, c’est avant tout par la grève que l’UGTG s’est fait connaître. Il est d’ailleurs fréquent que l’ensemble des militants de l’UGTG soient appelés à se mettre en grève et à participer à des rassemblements pour soutenir tel secteur ou telle entreprise en lutte, même si, dans la pratique, on retrouve surtout des responsables de l’organisation dans ces démonstrations de solidarité. Lorsqu’adviennent ces grèves, la mobilisation prend un sens plus politique : l’UGTG dénonce alors l’absence ou les insuffisances du dialogue institutionnel avec les représentants de l’État, les élus ou le patronat. Cette posture de défiance (partagée par la plupart des organisations syndicales en Guadeloupe) ne fait pas basculer de façon mécanique les organisations syndicales dans un registre exclusivement contestataire, mais constitue la base de l’argument qui revient le plus fréquemment pour justifier le recours à la grève et montrer que ce type d’action fait sens. Par ailleurs, la popularité du mouvement LKP et de son leader, Élie Domota (lui-même secrétaire général de l’UGTG), tend à montrer que de nombreux Guadeloupéens reconnaissent la légitimité de l’analyse formulée par l’UGTG quant à la situation économique et sociale en Guadeloupe et de sa critique des élites politiques et économiques locales. Comme le souligne Élie Domota : « Ça c’est un fait particulier à la situation en Guadeloupe : pour trouver un interlocuteur, pour avoir une discussion qui s’approche d’un dialogue social « normal », il faut déplacer le conflit. Sinon, personne ne vous adresse la parole, personne ne vous répond, personne ne vous reçoit. Et c’est seulement si vous êtes très courageux, si vous êtes déterminé qu’après un mois de grève, ou deux mois de grève, et que le conflit se déplace dans la rue que, finalement, quelqu’un va peut-être accepter de vous écouter, ou que vous parvenez à vous faire entendre. Là, il peut y avoir une réponse. Et souvent, la réponse, c’est que la répression frappe. Donc, en Guadeloupe, les problèmes sont posés par les syndicalistes, mais ils restent souvent sans réponse. Les autorités, les gens au sommet là, ils s’en foutent, mais alors ils s’en foutent royalement. Et c’est seulement quand tout explose que les gens disent ‘‘on ne devrait pas en arriver là’’. Effectivement, on devrait pouvoir dialoguer avant, mais ça ne se passe presque jamais comme ça. »[13]

Pour autant, comprendre ce qu’est le LKP, au-delà de ce mot d’ordre de grève générale et de la plateforme de revendications avancée, nécessite de prendre au sérieux l’hypothèse selon laquelle les développements ultérieurs de la mobilisation contre la pwofitasyon tiennent moins à l’unité de point de vue mise en avant qu’à des règles d’interaction circonstancielles et contingentes, produits d’une situation de conflit donnée. Il a fallu, pour l’ensemble des organisations qui étaient partie prenante du LKP, fournir un important travail de décloisonnement afin de mettre sur pied une telle coalition caractérisée par une forte hétérogénéité des participants. Car si le fait de rassembler 48 organisations différentes autour d’un même mot d’ordre apparaît, à première vue, comme un véritable tour de force, ce travail de décloisonnement, commencé dès décembre 2008 à la suite des élections prud’homales, est avant tout le fruit d’un jeu de concurrence et de coopération entre les directions des organisations syndicales. Le « travail unitaire » entre les syndicats au sein du LKP constitue en soi une innovation, même s’il faut prendre en compte le fait que cette innovation a été rendue possible par des évènements antérieurs autour desquels cette unité d’action s’est progressivement imposée au cours des années 2000, période durant laquelle s’est développée une politique d’intersyndicale unitaire contre la répression, la vie chère, rythmée par des journées d’action et des premier mai unitaires[14]. Le début de la mobilisation fut également marqué par les incertitudes quant à l’ampleur des manifestations sur lesquelles comptaient les militants du LKP pour pouvoir accéder à l’arène des négociations (arène qui leur fut d’abord refusée). En effet, si les premières manifestations s’étaient révélées importantes, elles ne présageaient pas en elles-mêmes de celles qui allaient suivre à partir de la fin du mois de janvier.

D’ailleurs, lorsqu’on interroge les dirigeants de l’UGTG au sujet des revendications, ils insistent sur le sentiment – présenté comme personnel, mais révélateur au vu de la structure du champ syndical et des rapports de force qui le régissent – que l’UGTG a constitué le centre de gravité de la mobilisation, en centralisant les activités et en hiérarchisant les domaines d’intervention qui lui semblaient prioritaires. Si les dirigeants de l’UGTG ont reconnu la nécessité d’aménager une division spécifique du travail militant au sein du LKP, c’est avec la volonté que cette souplesse ne « déborde » pas du cadre que l’organisation avait instauré afin de rendre le LKP fonctionnel. Le décloisonnement opéré à l’initiative de l’UGTG constitue, en ce sens, une manœuvre stratégique : se sachant largement majoritaire chez les salariés guadeloupéens, l’UGTG a décidé  « d’ouvrir le jeu » à d’autres composantes du mouvement social, notamment à des organisations qu’elle pensait probablement pouvoir rapprocher de ses positions. Ainsi, l’UGTG a cherché à éviter toute « coalition dans la coalition » qui lui aurait été défavorable. On peut aussi interpréter cette phase de mise sur pied de la lutte contre la pwofitasyon comme une première séquence d’évaluation mutuelle entre les organisations du LKP.

Pour l’UGTG, la mobilisation de rue constituait la méthode privilégiée d’intervention dans l’espace public, étant donnés son expérience en la matière et le climat d’exaspération qui régnait alors en Guadeloupe. Au plus dur du conflit, des manifestations de rue ont rassemblé près de 80 000 personnes, et la Guadeloupe a compté pas moins de quinze barrages tous situés sur des axes de circulation situés sur le pourtour de l’île, ce qui a assuré au LKP un maillage du territoire. La situation a été alors particulièrement préoccupante pour les autorités : la grève paralysait l’ensemble de l’île, et les activités économiques, qu’elles soient industrielles, agricoles, commerciales ou touristiques s’en trouvaient fortement perturbées. Malgré les interventions répétées de la police, les barrages ont tenu et la Guadeloupe « a tourné au ralenti ». Tout en assurant un rôle central dans le conflit, il est clair que l’UGTG s’est montrée particulièrement soucieuse de ne pas abuser de sa position dominante dans le champ syndical. D’abord, au regard du consensus généré par la lutte contre la pwofitasyon, de la popularité d’Élie Domota et de l’audience recueillie par le LKP, qui dépassait largement les cercles indépendantistes. Sur le terrain ensuite, où l’UGTG s’est investie dans la grève tout en se retenant de montrer l’étendue de son savoir-faire pratique en matière d’exercice collectif de la violence, la « force de frappe » du syndicat demeurant cantonnée au service d’ordre qui encadrait les manifestations appelées par le LKP, agissant à ce titre sans zèle manifeste.

Depuis 2009 : l’avenir du LKP en suspens

Depuis 2009, à la suite de son refus de siéger aux États généraux de l’Outre-mer initiés par le gouvernement, le LKP a tenté plusieurs fois de remobiliser les Guadeloupéens contre la pwofitasyon, sans parvenir à rassembler autant de gens que pendant la grève des 44 jours. En revanche, la pwofitasyon telle qu’elle a été dénoncée par le LKP a toujours cours, les accords Bino[15] n’ayant pas été appliqués partout et le gel des prix ayant été contourné par la grande distribution – parfois, par le retrait pur et simple des produits touchés par cette mesure. Si l’on prend le LKP dans son ensemble, la question du statut de l’île demeure largement non explicitée, hormis pour l’UGTG, qui « maintient le cap » de la politique indépendantiste. Celle-ci, que l’UGTG aimerait imprimer au LKP, est d’abord une « construction expérimentale », qui s’appuie nécessairement sur une forme de pari sur l’avenir au cœur des luttes sociales et du monde du travail, mais dont les tenants et aboutissants n’ont pas été explicités dans le cadre du collectif.

Pierre ODIN

article lu sur terrains de luttes

[1]Entre autres éléments caractéristiques de cette « adversité », on peut citer l’absence de reconnaissance de l’UGTG au niveau national, ce qui équivaut, pour les syndicalistes indépendantistes, à « nier le fait syndical guadeloupéen », difficulté à laquelle se superposent la répression envers les militants et la mauvaise réputation de l’UGTG, sur lesquelles nous reviendrons plus longuement par la suite.

[2] Pour les syndicats : Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens, CGT-Guadeloupe, Centrale des Travailleurs Unis, FSU Guadeloupe, Syndicats des personnels de l’Enseignement Guadeloupéen, Force Ouvrière Guadeloupe, Unsa Guadeloupe, Sud-PTT Guadeloupe, CFTC Guadeloupe ; pour les partis politiques : le Parti Communiste Guadeloupéen, Les Verts Guadeloupe, l’Union Pour la Libération de la Guadeloupe, Combat Ouvrier, Groupe Révolution Socialiste ; pour les associations culturelles : groupe culturel Vokoum Mouvman Kiltirèl Gwadloup, mouvement Akiyo. La liste complète est disponible sur : http://www.lkp-gwa.org/ .

[3] La première caractéristique de la classe ouvrière en Guadeloupe réside dans le poids que le chômage fait peser sur les travailleurs les plus pauvres et les moins qualifiés. Les Antilles sont à l’abandon : selon la dernière enquête INSEE, réalisée en juin 2009, 36 800 personnes sont des chômeurs au sens du Bureau international du travail, pour une population de 440 000 Guadeloupéens. Le taux de chômage de la Guadeloupe dépasse les 22 %. En outre, plus de la moitié des chômeurs de Guadeloupe le sont depuis plus de trois ans.

[4] Sur les évènements composant le soulèvement de « mai 67 » en Guadeloupe et la répression qui a suivi, voir : Gama, Raymond, Sainton, Jean-Pierre. Mé 67 : Mémoire d’un événement. Société guadeloupéenne d’édition et de diffusion, Pointe-à-Pitre : 1985, 263 p ; Tomiche, Paul. Luttes syndicales et politiques en Guadeloupe : Tome 2, Mai 67, La Répression. L’Harmattan, Paris : 2008, 280 p.

[5] Daily, Andrew. “Maoism in the French Caribbean: the1968 GONG Trial.” American Historical Association, Chicago, Panel Organizer: Transnational Activism in the Long 1960s: A Global Perspective January 2012.

[6] Déclaration du congrès de fondation de l’UGTG, le 2 décembre 1973. Voir : http://ugtg.org/article_4.html

[7]Terme désignant à l’origine les pratiques du groupe de défense rapprochée du président Duvalier en Haïti dans les années 1960 (les « Tontons Macoute »).

[8] Plus d’une trentaine de membres de l’UGTG – dont la plupart des responsables de l’organisation – font actuellement l’objet de poursuites judiciaires ou de procédures disciplinaires , le plus souvent à la demande de patrons guadeloupéens. Voir la liste publiée par l’UGTG en 2011 : http://ugtg.org/article_1425.html

[9] Le discours de l’UGTG insiste sur la filiation « héroïque » entre les formes les plus anciennes de résistance à l’exploitation esclavagiste, notamment la fuite des esclaves ou « marronnage », la trajectoire des mouvements anticolonialistes et ouvriers et les manifestations contemporaines de la conflictualité sociale aux Antilles. Voir notamment : Bonilla, Yarimar. « 4. Le syndicalisme comme maronnage : épistémologie du travail et de l’histoire en Guadeloupe. » in. William, Jean-Claude, et al. Mobilisations sociales aux Antilles. Les événements de 2009 dans tous leurs sens. Karthala, Paris : 2012, 364 p., pp 77-94.

[10] L’UGTG a obtenu 51,67% des suffrages, progressant de 5 points par rapport à 2002. Le taux de participation a été de 23,19%. En deuxième position, on retrouve la CGTG avec 19,83%, puis la Centrale des Travailleurs Unis avec 8,57%, FO avec 7,24% et la CFDT avec 5,35%.

[11] Entretien avec N. responsable du secteur Union des Travailleurs de la Santé – UGTG, 2012.

[12] Le mouvement culturel Akiyo est apparu à la fin des années 1970 pour revaloriser la culture guadeloupéenne. Il est rapidement devenu l’un des groupes de carnaval préférés des Guadeloupéens. Dès les années 1980, il s’est positionné sur un terrain militant et de résistance culturelle concomitant à celui de l’UGTG, dénonçant la répression, le malaise social, le colonialisme et reprenant à son compte la musique des laissés-pour-compte de la société guadeloupéenne. De façon générale et parallèlement, le carnaval guadeloupéen a toujours été considéré à la fois comme un exutoire et comme un moyen de dérision.

[13] Entretien avec Elie Domota, secrétaire général de l’UGTG et porte-parole du LKP, 29 février 2012.

[14] En 2002, l’ « affaire Madassamy » avait déjà participé à rassembler les organisations syndicales. Un syndicaliste de l’UGTG, Michel Madassamy, avait été accusé de violence à l’encontre des forces de l’ordre et incarcéré, suite à une manifestation de l’UGTG pour dénoncer les prix de l’essence, ce qui avait permis à une première coordination unitaire se mettre en place pour lui apporter un soutien.

 

[15] Du nom de Jacques Bino, syndicaliste CGTG assassiné le 18 février 2009. Ce premier accord stipule une augmentation de 200 euros pour les salariés du privé percevant un salaire égal au SMIC et jusqu’à 1,4 SMIC et le gel des prix visés par le Bureau d’Etudes Ouvrières, organe mis en place afin d’opérer des contrôles des prix par les militants du LKP, dans la grande distribution, de vérifier le respect ou non des engagements pris en 2009, et d’obtenir ainsi un ensemble de données et de statistiques pour engager, le cas échéant, diverses actions auprès de l’Etat.

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Femmes de ménage : un métier à hauts risques toxiques oublié par l’écologie

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article lu sur bastamag :

Femmes de ménage : un métier à hauts risques toxiques oublié par l’écologie

Incontournable, l’activité de nettoyage concerne plus de 200 000 salariés en France. La plupart sont des femmes, sous qualifiées, qui travaillent à temps partiel, souvent au péril de leur santé. En plus des troubles musculo-squelettiques, les agents de nettoyage sont en effet soumis à un important risque chimique, dû à la composition des produits utilisés, et au rythme de travail intense imposé par la concurrence. Pourtant, de sérieuses alternatives existent pour nettoyer sans pétrochimie. Mais elles sont loin d’être généralisées. A quand de véritables mesures pour protéger ces salariés ?

Elle travaille à l’aube, avant que les open space ne se remplissent, ou le soir quand l’atelier s’est vidé : une femme de ménage qui pousse son chariot, d’où dépassent seaux, balais et produits ménagers, quoi de plus inoffensif. Pourtant, elle transporte sans le savoir un cocktail détonnant. « Elle va commencer par prendre un nettoyant pour vitres qui contient plusieurs éthers de glycol », détaille Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche à l’Inserm. « Elle va ensuite se servir d’un décapant qui contient des acides forts, puis d’un produit pour dépoussiérer qui contiendra plusieurs produits chimiques. »

Utilisés comme solvants, pour dissoudre les substances grasses, les éthers de glycol permettent à la surface nettoyée de sécher rapidement sans laisser de traces. Ils peuvent entraîner une irritation de la peau, des yeux et du système respiratoire mais aussi, en cas d’expositions répétées, des problèmes neurologiques. L’ensemble de ces toxiques, Annie Thébaud-Mony ne les connaît que trop bien. Spécialiste des problèmes de santé au travail, elle est la co-auteure d’un rapport sur l’identification et la prévention des expositions aux cancérogènes dans les produits de nettoyage.

Des effets qui s’additionnent et se multiplient

Ces produits dangereux sont manipulés au quotidien par les salariés du secteur du nettoyage. Le plus souvent sans le savoir. Les anti-calcaires par exemple. Contenus dans la plupart des détergents industriels, ils permettent de contrer l’effet du calcaire présent dans l’eau qui compromet l’efficacité des produits. Mais certains de ses composants [1] sont très irritants pour les yeux ou la peau, et provoquent des troubles intestinaux. On trouve aussi, parmi les toxiques qu’utilisent les « techniciennes de surface », des conservateurs avec formaldéhyde – classé comme « cancérogène certain » par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Ou encore les désodorisants. Dans un rapport publié en 2005, le Bureau européen des unions de consommateurs (Beuc) avait relevé que 12 des 74 produits désodorisants testés dégageaient du styrène, un neurotoxique et cancérogène possible. Du toluène – neurotoxique, irritant respiratoire et oculaire – était par ailleurs diffusé par une dizaine de sprays.

« Des études ont mis en évidence un lien entre une apparition ou l’aggravation de l’asthme et l’utilisation de l’ammoniac, de l’eau de javel, et de produits de nettoyage notamment en sprays », note de son côté Nicole Le Moual, épidémiologiste à l’Inserm, spécialiste de la santé respiratoire et environnementale. Ces sprays sont de plus en plus courants. « Ils sont très pratiques mais néfastes pour la santé parce qu’ils entrent plus facilement, et plus profondément dans les voies respiratoires », détaille-t-elle. De plus, les effets respiratoires sont multipliés lorsque l’on fournit un effort physique : les alvéoles pulmonaires sont en effet plus ouvertes et la ventilation plus importante.

Création d’emplois précaires et pénibles

Pour évaluer les effets sanitaires des produits de nettoyage, il faut se pencher sur le travail réel – les gestes accomplis pendant le ménage – autant que sur les caractéristiques de chacun des produits. « Découper la réalité du travail en différentes substances chimiques occulte le fait que dans leur activité, les travailleurs sont exposés à plusieurs agents chimiques dangereux, de manière consécutive ou concomitante », explique Annie Thébaud-Mony. « Très souvent, on n’a pas un cancérogène mais deux, trois ou dix. » Les études sur la synergie entre molécules manquent. Mais celles dont on dispose montrent que, au mieux, les risques sont additifs : si on est exposé à deux produits, on a les effets de l’un et les effets de l’autre. « Mais le plus souvent, et notamment pour les molécules cancérogènes, les effets sont multiplicatifs. C’est à dire que le risque n’est pas multiplié par deux mais par 50 ! »

Occupé à 72% par des femmes [2], souvent issues de l’immigration et très déqualifiées, le secteur européen du nettoyage a explosé du fait de la sous-traitance massive de cette activité par les entreprises, les hôpitaux et les administrations. En quinze ans, le nombre d’entreprises du nettoyage ainsi que leur chiffre d’affaires ont été multipliés par quatre en Europe, avec à un taux de croissance annuel de près de 10 % [3]. Les effectifs ont plus que doubler, passant de 1,69 millions en à 3,6 millions [4]. Enfin, un secteur qui créée de l’emploi, se réjouiront certains. Mais quel emploi…

Inconscience totale du danger

En France, les 15 000 entreprises du nettoyage emploient 250 000 agents et réalisent un chiffre d’affaires de 9 milliards d’euros. Les contrats sont précaires et le travail pénible. 67% de la main d’œuvre est salariée à mi-temps, pour une moyenne de 23 heures de travail par semaine. La très forte concurrence impose aux travailleurs des cadences élevées, le nombre de m2 qu’ils sont censés nettoyer en une heure ne cesse d’augmenter. La recherche de rentabilité à tout prix influe aussi sur le choix du matériel et des détergents, achetés en fonction de leur prix sans attention pour leurs effets sanitaires. Et quand il faut faire vite, il est difficile, voire impossible, de porter les équipements de protection, d’ailleurs rarement fournis par les employeurs.

« Avec un masque, il est impossible de respirer vite », témoigne une femme. Idem pour les gants, qui font perdre en dextérité. Il y a de toute façon une inconscience totale vis à vis du danger, défaut d’information oblige. Une enquête sur les risques chimiques dans le secteur du nettoyage réalisée par le service de santé au travail d’un syndicat espagnol est à cet égard très révélatrice : 28% des personnes interrogées disposaient de la fiche de sécurité des produits utilisés quotidiennement et seulement 17% connaissaient le nom des produits chimiques. 70% en ignoraient les effets à long terme.

La santé au travail, un luxe ?

« Le risque chimique, c’est relativement abstrait, les effets étant souvent à très long terme constate Denis Grégoire, de l’institut syndical européen (Etui) [5]. La question de la santé au travail n’est pas leur première préoccupation. Souvent, les personnes qui travaillent là n’ont pas le choix. Elles ne peuvent pas s’offrir le luxe d’être trop regardantes sur leurs conditions de travail. Même sur les troubles musculo-squelettiques, elles ne se plaignent pas. Alors que les souffrances sont, en général, déjà là. » Ce que regrettent ces salariés, quand on prend le temps de les écouter, ce sont les horaires et le regard des autres, trop souvent humiliant.

« Il y a une invisibilité socialement construite du travail de nettoyage et des travailleurs, analyse Annie Thébaud-Mony. C’est sans doute la plus dévalorisée des activités avec le secteur de la gestion des déchets. C’est un obstacle majeur à l’identification des risques et des moyens de les prévenir. » Difficile de mener des actions de prévention, alors que les salariés travaillent souvent individuellement, à l’aube ou le soir. Difficile aussi de faire jouer son droit de retrait, en cas d’infraction de la part de l’employeur sur les mesures de protection.

Nettoyer sans la pétrochimie

« Et ne parlons pas de l’obtention des attestations d’exposition, ou de la reconnaissance en maladies professionnelles », soupire Annie Thébaud-Mony. Selon la chercheuse, « tant que la France ne se dotera pas par département d’un registre de cancers dans lequel on restitue les parcours professionnels et résidentiels des patients atteints, on se heurtera à de très grandes difficultés en matière de reconnaissance en maladies professionnelles, et la prévention se heurtera à une véritable méconnaissance des facteurs de risques ». Le danger de ces produits est tel que « toute activité de nettoyage devrait être considérée comme susceptible d’exposition à des cancérogènes, justifiant de l’établissement de fiches d’exposition et la délivrance d’attestations ouvrant sur un suivi des salariés concernés. »

Il faudrait aussi rendre la substitution absolument obligatoire. D’autant plus qu’en matière de nettoyage, les alternatives existent. Tensio-actifs d’origine végétale, cire d’abeille, vinaigre blanc, nettoyage vapeur : les recettes dénuées de pétrochimie ne manquent pas. Il en existe même qui sont spécialement dédiées aux professionnels, comme ceux que propose l’entreprise familiale Étamine du lys. « En base végétale, le coût de production est deux à trois fois plus élevé que lorsque l’on travaille avec des molécules pétrochimiques », détaille Bénédicte Gabory, co-fondatrice de la marque. Mais le coût final du lavage n’est pas plus important, assure-t-elle. Au lieu d’avoir 36 produits différentes – un pour chaque usage – on a trois ou quatre produits polyvalents. Le fait qu’ils soient ultra-concentrés, contrairement à de nombreux détergents issus de la pétrochimie, permet d’en mettre beaucoup moins. »

Protéger la santé des salariés : une affaire rentable

« Il y a un petit surcoût à l’achat, mais que l’on ne répercute pas sur le tarif de nos prestations, et qui n’empêche pas l’entreprise de fonctionner pour autant, loin s’en faut », témoigne de son côté Laurent Rodrigues, directeur de la société de nettoyage Cleaning bio, présente à Montpellier et à Lille [6], qui travaille avec des produits bénéficiant de l’écolabel européen. « Et en terme d’efficacité, on ne note aucune différence avec les détergents plus classiques. » Même les endroits nécessitant une asepsie totale (la stérilisation intégrale d’une surface) pourraient se passer des désinfectants dangereux pour la santé de ceux et celles qui s’en servent. L’ efficacité du nettoyage à la vapeur a ainsi été testée avec succès dans certains établissements de soins, en collaboration avec l’institut Pasteur de Lille.

Cette efficacité « est au moins égale ou supérieure au nettoyage chimique, et même plus importante pour les surfaces rugueuses. Le risque de survenue de résistance microbienne est plus faible qu’avec des désinfectants », relève Suzanne Déoux, docteur en médecine et spécialiste de la santé dans le bâtiment [7]. Côté budget, cela augmente la consommation d’électricité et le temps de nettoyage, mais supprime le coût d’achat des produits. Pour limiter les toxiques qui imprègnent les corps des salarié(e)s, on peut aussi jouer sur les techniques de travail. « L’utilisation de tissus à microfibres sèches ou humides, de balais frangés humidifiés, ou de serpillères bien essorées permet ainsi de limiter l’humidification des surfaces, et de réduire le dégagement de composés organiques volatils (dont certains sont cancérigènes, ndlr) », ajoute Suzanne Déoux. Qui précise que « les produits mal dilués augmentent fortement les émissions d’éthers de glycol et de terpène ». Certaines entreprises sont équipées de matériel de dosage mécanisé pour prévenir ce genre d’exposition, mais elles sont rares.

Indispensables luttes syndicales

Qu’est-ce qui motive les professionnels qui décident de « repeindre en vert » les charriots de leurs « techniciens » et « techniciennes » de surface ? « La protection des salariés n’est pas forcément la motivation principale. Ce peut être un bénéfice secondaire », témoigne une entreprise qui commercialise des produits certifiés « Écocert ». « Le prix reste le principal critère de choix de nos clients. Ils sont quelques uns à être intéressés par notre démarche de développement durable et de protection des salariés mais ce n’est pas la majorité », ajoute un professionnel du secteur.

Les luttes syndicales restent donc primordiales, mais demeurent très rares sur cette question. Elles débouchent pourtant parfois sur de vraies victoires. Les salariées chargées de briquer les écoles de Madrid ont ainsi réussi à bannir les produits dangereux ou cancérogènes, qui appauvrissent la couche d’ozone ou excèdent les teneurs limites en composés organiques volatils. Les produits de nettoyage des vitres ne contiennent plus d’éthanol. Et les méthodes de débouchage des canalisations privilégiés seront mécaniques plutôt que chimiques.

Ignorées des classes dominantes

« Il n’y a aucun encouragement réel à faire ces changements, déplore Annie Thébaud-Mony. Et sans doute de fortes pressions des industriels de la chimie qui n’ont pas l’intention de se voir priver de l’important marché des produits détergents. » Le très concentré secteur des savons, parfums et produits d’entretien représentaient un chiffre d’affaires de 20,6 milliards d’euros en 2007.

C’est d’autant plus dommage que les travailleurs sont souvent les sentinelles de la santé publique et qu’en prenant soin d’eux, via de véritable politiques publiques, on prévient les catastrophes sanitaires et environnementales. Sur d’autres produits, comme les phtalates, le bisphénol A ou les paraben, la pression a débouché sur des mesures contraignantes. Pourquoi pas pour les salariés du ménage ? « On s’intéresse à eux uniquement quand les membres des classes dominantes rencontrent ces mêmes problèmes de santé… » , déplore Annie Thébaud-Mony.

Nolwenn Weiler pour Bastamag

Photos : CC riadb (une) / Alain Bachellier

Notes

[1] EDTA, sel tetrasocique, polycarboxylates…

[2] La majorité d’entre elles sont assignées à des tâches d’exécution, quand la minorité d’hommes du secteur occupe les postes techniques ou les postes d’encadrement.

[3] Entre 1989 et 2006.

[4] En 2006, Source : Fédération européenne du nettoyage industriel (FENI)

[5] Hesamag, le magazine de l’Etui a publié un numéro dédié aux travailleurs du nettoyage au second semestre 2010, coordonné par Denis Grégoire.

[7] Voir son ouvrage Bâtir pour la santé des enfants. Editions Medieco, 2010.

[alerta antifascista] 28/01/14 rassemblement contre la venue du fn à poitiers !

MAJ 24/01/14

l’affiche du Groupe d’Action Unitaire de la Vienne contre l’eXtrème droite

affiche unitaire

[la presse local relaie le communiqué de la CNT & de l’IWWpresse]

[le patronat ne se cache pas]

Marine Le Pen à Poitiers : Le Patio fait preuve de tolérance

Le mardi 28 janvier, Marine Le Pen, la présidente du Front National, se déplace à Poitiers pour une réunion débat de soutien à Alain Verdin, candidat du FN à l’élection municipale de Poitiers.
Comment le gérant du Patio, Samuel Colin, appréhende-t-il la venue de la leader frontiste dans son établissement ? « Quand ils réservent, généralement, les partis politiques ne le font jamais sous leur étiquette. C’est ce qui s’est produit ici. Je n’ai appris que plus tard qu’il s’agissait du Front National et par la presse que c’était pour la visite de Marine Le Pen. A partir de là, il faut faire preuve d’un peu de tolérance contrairement à ce que ce parti prône. A l’intérieur, je ne mettrai rien de particulier en place mais des forces de l’ordre seront en poste à l’extérieur pour la sécurité. Les organisateurs attendent environ 200 personnes pour l’apéritif cocktail. Financièrement, c’est intéressant pour nous et sur un plan éthique, je ne vois pas pourquoi je les aurais refusées. »

lu dans leur presse locale, la nouvelle raie publique

communiqué commun CNT & IWW

Pourquoi s’opposer à la réunion publique du F.N. le 28/01/14 à l’hôtel de France au risque de donner de l’importance à ces gens qui en ont déjà trop eu ?

Au delà du simple réflexe antifasciste, nous savons qu’en plus d’être un agglomérat des courants les plus réactionnaires de l’extrême droite nazionnalle reste surtout le pantin télégénique des partis qui nous gouvernent .

Refusant les pièges du vote utile comme ceux d’un débat naïf avec une minorité fascisante mal implantée par ici, nous ne nous étalerons pas sur une critiques de leurs idées nauséabondes !

Par contre, adeptes de l’action directe et concrète,

nous appelons les travailleu-r-se-s auxquels employeurs pourraient demander de transporter, nourrir, organiser et servir les militants de la haine ordinaire à simplement ne pas participer à l’événement en s’absentant de leurs emplois :

Prise de RTT, Arrêt maladie opportun, où pour ceux qui le souhaitent, utilisation de leur droit de grève grâce au préavis déposé par les syndicats CNT et IWW de la Vienne.

Nous appelons également ceux et celles qui veulent se rendre utiles à téléphoner à l’hôtel de France, la ville de Poitiers pour faire pression afin de faire annuler l’événement.

Nous appelons enfin toutes les personnes se sentant concerné-e-s à venir physiquement sur place pour montrer notre opposition face à l’extrême droite.

RDV le mardi 28 janvier

à 13h00

devant l’hôtel de France

 (Zone République, ligne 1 arrêt maison de la formation)

Suicide d’un salarié de Renault: « Tu expliqueras ça à mes filles, Carlos »

Un salarié de Renault s’est suicidé dans la nuit de dimanche à lundi sur son lieu de travail à l’usine de Cléon, en Seine-Maritime. Il a laissé une lettre dans laquelle il explique subir « pression » et « chantage » de la part du groupe depuis qu’il s’est mobilisé contre les accords dits de compétitivité-emploi cet hiver.

Agé de 35 ans et père de deux enfants, ce technicien qui travaillait de nuit, a été retrouvé pendu lundi au petit matin sur le site, son lieu de travail, où il était employé depuis 2000.  Pascal Le Manach, délégué syndical CGT a expliqué à l’AFP qu’ »il a laissé sur place deux lettres, l’une pour sa famille et l’autre à l’attention de la direction, dans laquelle il dénonce les pressions ».

Dans ce second courrier, l’ouvrier a écrit : « Merci Renault. Merci ces années de pression, chantage au nuit. Où le droit de grève n’existe pas. Ne pas protester sinon gare. La peur, l’incertitude de l’avenir sont de bonne guerre, paraît-il ? Tu expliqueras ça à mes filles, Carlos », allusion à Carlos Ghosn, le PDG du groupe.

Le salarié, « excellent ouvrier » et « non-syndiqué », « faisait l’objet de pressions de la direction depuis qu’il avait pris activement part aux grèves contre le projet d’accord compétitivité-emploi cet hiver », a précisé M. Le Manach. « La direction l’avait notamment menacé de le faire redescendre en équipe (de jour), avec une perte financière très importante à la clé », estimée à au moins 400 euros par mois. La CGT a demandé la tenue lundi d’un Comité d’hygiène et de sécurité exceptionnel « pour montrer la responsabilité de Renault dans ce décès ».

Le parquet de Rouen, qui a confirmé la découverte de deux lettres, a de son côté précisé à l’AFP avoir ouvert une enquête en « recherche des causes de la mort » à la suite de ce suicide survenu « sur le lieu de travail et pendant les heures de travail ».
Le site de Renault-Cléon, spécialisé dans la fabrication de moteurs et de boîtes de vitesse, emploie environ 4.000 salariés dans une ambiance qualifiée par la CGT de « plus en plus difficile », notamment depuis la mise en place de l’accord compétitivité-emploi par M. Ghosn.

lu dans leur presse de gôche toujours un peu stalinienne, l’inHumanité

Drive : clients, savez-vous ce qui se passe dans le hangar ?

Laure B., 27 ans, ex-manutentionnaire à E. Leclerc en Haute-Savoie, raconte un système dans lequel de mauvaises statistiques promettent une sanction immédiate.

MAKING OF

Chaque jour, trois « drive » comme celui-ci ouvrent leurs portes en France. Aujourd’hui, on en compte plus de 2 000 sur tout le territoire. Ils sont donc des milliers, comme Laure B. – un pseudonyme –, à pousser le chariot à la place des clients, dans des hangars sous haute surveillance, pour 9,86 euros de l’heure (brut) par jour (un tout petit peu plus que le smic).

 

La jeune femme de 27 ans a tenu à nous donner sa version de ce phénomène en pleine explosion, sous l’œil indifférent des consommateurs. Ils sont 5 millions chaque année à faire leurs courses sur les sites internet des supermarchés.

 

Claire Branchereau

Tout le monde connaît la chaîne E. Leclerc, mais qui connaît le principe du « drive » de Ville-la-Grand en Haute-Savoie ? C’est un nouveau système d’exploitation. Il suffit d’un hangar rempli de marchandises, de personnes à la recherche d’un emploi et d’un directeur autoritaire.

Les clients passent leur commande sur Internet puis viennent chercher leurs courses sur place, c’est ça le drive.

Munis d’une « scannette », d’un chariot nommé « Dolly » – dont ils ne doivent jamais se séparer sous peine de représailles et d’un contrat à la semaine –, les employés remplissent des sacs avec les articles commandés.

C’est un manège incessant : le travailleur ne s’arrête pas durant quatre ou cinq heures en attendant son unique pause journalière d’une heure.

Au moment de l’embauche, on m’avait présenté la société comme une « entreprise sociale ».

J’ai réussi à faire virer quelqu’un d’autre

L’instrument de cette précarité extrême, la « scannette », s’empresse de surveiller sournoisement. C’est l’outil indispensable ainsi que l’espion infiltré des supérieurs. Greffée à notre main, elle enregistre le temps que le travailleur met entre chaque article, le temps qu’il met pour effectuer une commande et le temps où « il ne fait rien ».

Postés devant leur ordinateur, les supérieurs nous suivent pas à pas, minute par minute, dans l’immensité de ce hangar.

Les travailleurs sont alors mis, sans le savoir, en concurrence, non pas sur la qualité de leur travail mais sur les statistiques créées par leur performance. J’ai fait l’expérience de mauvaises statistiques et la sanction est immédiate : la révocation.


Les scanettes (Laure B.)

Le directeur vient à la fin de chaque mois et fait le tri. Il renvoie les cinq derniers qui se trouvent à ce moment-là en fin de liste [avec de mauvaises statistiques, ndlr]. Ce qui aurait dû être mon cas.

Un avertissement m’a été donné et j’avais deux heures, montre en main, pour remonter. La course s’engage pour moi dans le hangar en attrapant les produits disposés sur les étagères, les jetant dans les sacs sans savoir si j’écrase le pain ou les chips, enchaîner les commandes et bousculer les collègues dans les rayons.

Après tous ces kilomètres parcourus dans la poussière des cartons et la volonté de garder ce travail, j’ai réussi à remonter dans les statistiques et faire virer quelqu’un d’autre.

Espérer avoir un contrat… de deux semaines

Mais on ne licencie pas chez Leclerc, cette petite épicerie devenue une grande entreprise où « le salarié a des droits et est considéré », prend soin de ne pas se discréditer et surtout de ne pas devoir payer des indemnités aux salariés. Les contrats à la semaine (comme le mien) en sont alors la preuve. Il suffit de ne pas reconduire le contrat.

C’est la corde au cou des travailleurs qui deviennent des survivants de semaine en semaine, en espérant avoir un jour un contrat de deux semaines. Edouard Leclerc, le fondateur de cette épicerie se retournerait-il dans sa tombe sachant cela ?

Une corde en contrat et un fouet (la « scannette ») pour outil de travail, est-ce vraiment une entreprise à « dimension sociale » ? Ceci est le prix pour acheter moins cher chez Leclerc. Après toutes les publicités vantant cela, il faudrait peut-être se demander pourquoi.

« L’économie, vous n’y connaissez rien »

Malheureusement, ça ne s’arrête pas là. Sans parler de la dignité mise au plus bas du travailleur, ce dernier est considéré comme un outil nécessaire au rendement. Il peut être mis à pied lorsqu’il ne ramasse pas les cartons au sol si le directeur le voit.

Il peut ne pas reconduire le contrat d’une personne sans que le travailleur ait commis de faute professionnelle. Et de surcroît, cela passe par des termes vulgaires pour se faire comprendre.

Le travailleur est vu comme un individu, si je puis dire, stupide. Comme le dit le directeur :

« L’économie, vous n’y connaissez rien mais si le pognon ne va pas dans ce magasin, il va aux Etats-Unis avec Amazon. »

Ces raccourcis sont faits pour que le travailleur aille toujours plus vite.

Avec la complicité des clients

L’absurdité qui règne dans ce hangar touche aussi les clients. Le service proposé par Leclerc Drive passe aussi par le chargement de la commande dans le coffre du client.

Ces derniers nous regardent mettre leurs nombreux sacs de nourriture, leurs packs d’eau dans leur coffre sans nous aider puisque c’est un service gratuit. La gratuité amène la fainéantise des uns et le sacrifice des autres.

Soulever des sacs remplis et des packs toute la journée à répétition sans apprentissage des bons gestes – car le rendement passe avant tout –, ne permet pas de garder une bonne santé physique.

L’esprit d’équipe signerait la fin de l’entreprise

Cela est même de l’ordre de l’épuisement. Le travailleur est ainsi vidé de toute essence, sans aucun sens de la fonction de son travail. Les clients se rendent alors complices des supérieurs sans même en avoir conscience.

Qui a donc conscience de ce qui se passe derrière ces portes ? Partir de chez Leclerc ne cause pas de difficulté car :

  • soit le contrat n’est pas renouvelé,
  • soit le travailleur part de lui-même par épuisement physique et moral.

C’est pour cela que cette entreprise embauche plus que les autres : il y a un « turnover » des travailleurs, afin que personne ne puisse sympathiser ni communiquer car l’esprit d’équipe serait la fin de l’entreprise.

J’ai choisi un départ volontaire

J’ai choisi un départ volontaire. J’ai prévenu mes supérieurs plus d’un mois à l’avance et étonnamment ils voulaient me faire signer un contrat plus long, pour une fois !

J’ai refusé de signer pour ne pas être en rupture de contrat et perdre mes indemnités. On m’a répondu :

« Les dates ne sont pas importantes, ce ne sont que des formalités. »

Malgré cette touchante attention, j’ai maintenu mon refus.

Un départ après deux mois et demi de travail équivaut à sept contrats (puisque j’ai eu la chance d’en avoir un de deux semaines et un de trois semaines), et bien sûr un solde de tout compte intégrant les indemnités de chaque contrat.

Recevant les papiers de départ et le chèque, j’ai détaillé mon solde. Et comme il n’y a plus de surprise avec Leclerc car « chez Leclerc, c’est moins cher », il en est de même pour le solde de tout compte : il me manquait l’argent de mes primes de précarité.

Pas d’excuses pour ma prime de précarité

Comment une entreprise de cette envergure avec une philosophie dite sociale peut-elle oublier cela ? Sachant qu’après de nombreux appels téléphoniques à la comptable toujours indisponible, cette dernière, une fois ma situation régularisée, n’a pas été capable de me donner la moindre explication ni même de formuler des excuses.

Est-ce de l’incompétence poussée à son paroxysme ? Ou une méthode habituelle, consciente et volontaire, qui me paraît manifeste. On croirait marcher sur la tête.

Laure B. | Précaire

Nous avons tenté de contacter ce lundi après-midi la direction du Leclerc Drive de Ville-la-Grand, qui n’a pas donné suite à nos sollicitations.

lu dans la rubrique témoignage de rue 89