Misère de la sociologie contemporaine

Misère de la sociologie contemporaine

Un universitaire attaque la sociologie contemporaine qui dérive vers des sujets futiles et spécialisés. Un renouveau de la sociologie critique devient alors indispensable.

 

Experts et sociologues pullulent dans les médias et sur les plateaux télévisés. Même les sectes gauchistes développent leur propre « contre-expertise » qui s’appuie sur des paroisses de sociologues. Claude Javeau attaque l’imposture de la sociologie académique dans un livre récent, intitulé Des impostures sociologiques. Cette charge ne provient pas d’un obscur groupuscule révolutionnaire. Au contraire, Claude javeau demeure une référence dans le monde de la sociologie francophone contemporaine. Mais il conserve un indispensable recul critique. Il se distingue des syndicats et de l’extrême gauche qui se contentent de « défendre l’Université » et de « sauver la recherche ». Il remet en cause le contenu enseigné dans le petit ghetto universitaire. Les études sociologiques correspondent surtout à une routine académique. « Ensuite parce que ces recherches ne montrent le plus souvent rien, sauf quelques resucées de lieux communs et de platitudes enrobées de vocables prétentieux et faussement savants », constate Claude Javeau. Face à cette imposture, il propose une sociologie critique.

 

 

                               Javeau

Faillite de la sociologie contemporaine

 

Une typologie peut permettre de décrire le petit milieu des professionnels de la sociologie.

« Les buveurs de la première gorgée de bière » se consacrent à l’étude des petits objets du quotidien comme le téléphone portable, la fréquentation des forums informatiques ou les blagues sur les blondes. Jean-Claude Kaufmann, universitaire et collaborateur habitué des magazines féminins, incarne bien cette tendance qui consiste à traiter la vie quotidienne avec légèreté. « On se trouve aux frontières d’une certaine micro-sociologie et d’une psychologie individuelle dont les médias, précisément sont assez friands », observe Claude Javeau. Mais ses sujets de recherches très précis ne sont jamais replacés dans un contexte social plus large. La simple description prime sur l’explication avec les causes et les déterminants des phénomènes sociaux. Cette sociologie de magazine se contente de dresser des catégories proches de la caricature avec « les bobos », les « jeunes de quartiers » ou les « habitués des réseaux sociaux ».

La dépolitisation caractérise également cette approche. Les médias apprécient également les bavardages sociologiques autour des « phénomènes de société » comme la violence dans les transports en commun, le décrochage scolaire, le retour des jarretelles, la consommation de cannabis, les téléphones portables, la gastronomie, l’adultère, les romans à l’eau de rose, le tourisme sexuel ou l’addiction informatique. « Dans le poste de télévision, le sociologue, entre deux chanteurs à la mode, est prié de donner son avis en trois minutes », raille Claude Javeau. En général, le sociologue se contente de sortir toujours le même discours éculé sur la montée de l’individualisme.

 

« Le scribe accroupi » regroupe les sociologues qui pratiquent l’enquête par sondages ou par questionnaires. Le choix des critères de quotas pour définir les échantillons représentatifs ne sont pas tous très justifiés et pertinents. L’apparence de l’enquêteur ou de l’enquêté, mais aussi l’intonation au téléphone, peut influencer la recherche. Les résultats de ses enquêtes peuvent également faire l’objet de manipulations et interprétations diverses.

« Le missionnaire aux pieds nus » intervient auprès des plus pauvres pour résoudre les problèmes sociaux à coups d’encadrements sociologiques. « Experts de l’exclusion, de la réclusion, des zones de non droit, des cités érigées en citadelles de la fracture sociale, ils sont un peu comme des urgentistes du sociétal », ironise Claude Javeau. Cette sociologie de l’exclusion insiste sur la reconnaissance, selon le concept d’Axel Honneth, ou sur le care. Cette sociologie compassionnelle tente de redonner de la dignité aux pauvres, mais surtout pas de supprimer la pauvreté. Toute forme de conflit social est évacuée. Les notions de classes sociales, de systèmes de domination et d’aliénation disparaissent de cette Théorie critique aseptisée. L’individu victime de « l’exclusion » est décrit comme isolé du monde dans lequel son sort se fabrique.

La figure du « médecin légiste » s’attache à analyser et à disséquer les problèmes sociaux. Cette démarche s’inspire de la Théorie critique qui replace son sujet d’étude dans le cadre d’une critiquer générale et multi-dimensionnelle de la société capitaliste avec la marchandise et l’aliénation. Par exemple, Jean-Marie Brohm replace l’analyse du sport dans une critique plus globale. Il observe une « sportivation généralisée de l’espace public au sein de la mondialisation capitaliste », considérée comme « l’une des expressions les plus achevées de la chloroformisation des consciences ». Le divertissement, l’abrutissement, l’intégrisme des masses et le culte de la performance caractérisent le phénomène sportif. Pourtant, cette sociologie n’évite pas toujours l’éceuil du scientisme et la recherche d’une illusoire objectivité.

 

 

Université Montpellier 3 (Rentrée 2013) - ©Service communication Paul-Valéry Montpellier 3

Contre la sociologie académique

 

La recherche sociologique doit tenter de devenir accessible au grand public. Mais les sociologues médiatiques se réduisent souvent à des experts qui doivent élaborer un avis et un point de vue sur tous les sujets. Ils doivent se prononcer par rapport à des problèmes qu’ils n’ont pas étudiés. Par exemple de nombreux sociologues se sont pressés sur les plateaux télés pour expliquer les émeutes de 2005 alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans un quartier populaire.

La sociologie semble tiraillée entre deux écueils. D’un côté le scientisme se contente d’observer des données quantitatives et confond la rigueur intellectuelle avec l’absence d’analyse globale. De l’autre, l’amateurisme correspond à un bavardage philosophique sans la moindre observation de la réalité sociale. Le scientisme apparaît comme une posture qui s’appuie sur une supposée autorité intellectuelle. « L’invocation du caractère scientifique d’une recherche ou d’une étude n’est souvent qu’un procédé rhétorique », souligne Claude Javeau. La posture de l’expertise consiste à conseiller le pouvoir comme des « sociologues de ministères », selon l’expression d’Éric Hazan. La commande institutionnelle ne favorise pas les questionnements critiques et l’analyse globale de la société. D’autres sociologues privilégient l’étude des idées et de la philosophie à celle de la réalité sociale. Pour ses chercheurs, la Révolution française s’explique par les idées de Voltaire et Rousseau.

Surtout, la sociologie actuelle se caractérise par un émiettement postmoderne. Cette mode dominante provient des campus américains avec les gender studies et autres african-american studies. Cette sociologie vise à dénoncer la stigmatisation concernant certaines catégories bien délimitées de la population. Pourtant aucune perspective émancipatrice n’est jamais évouée. « Si l’intention de déstigmatiser est louable, il est tout à fait déplacé de l’associer à un projet de libération ou d’émancipation », ironise Claude Javeau.

 

La théorie critique doit s’appliquer à la sociologie elle-même. Une sociologie institutionnelle semble soumise et consacrée par les pouvoirs publics et les instances académiques. Une sociologie non institutionnelle privilégie des objets d’études plus marginaux. La sociologie anti-institutionnelle analyse « de manière critique, en les contestant, les institutions dominantes de la domination et les logiques visibles ou invisibles de l’aliénation sociale », selon Jean-Marie Brohm. Cette sociologie critique intègre les critiques partielles dans une critique d’ensemble du système social global.

L’Université, malgré une certaine autonomie (intellectuelle et matérielle), n’est pas extérieure à la société qui l’abrite. Les conflits sociaux traversent les campus. Les intérêts étatiques de contrôle social ont guidé beaucoup de recherches sociologiques. Par exemple, Elton Mayo a recherché une forme d’organisation du travail pour permettre de maximiser la productivité des salariés.

Jan Spurk observe l’évolution de la sociologie vers une expertise, une technologie sociale, un instrument de gestion pour les institutions publiques et privées. Pour Jan Spurk, « la sociologie s’occupe de plus en plus de prévisions, de la récolte de données et de la régulation ». La sociologie s’apparente à une science de la gestion de l’existant.

 

 

Renouveler la pensée critique

 

La sociologie critique semble disparaître au profit d’une adaptation à la modernité néolibérale. La sociologie ne doit pourtant pas se contenter de devenir un outil de gestion de l’ordre existant. « Il ne devrait pas s’agir pour elle de définir de nouveaux modes de gestion des individus, de mise en conformité des cerveaux à la culture ambiante, de mettre au point de nouveaux incitants à consommer, de formater les enfants des écoles en vue de leur adéquation aux « besoins » de l’économie, entre tant d’autres choses dont les scribes accroupis font leur pain quotidien », souligne Claude Javeau. La société ne doit pas s’organiser pour le travail, mais pour le bonheur.

Jean-Marie Brohm propose une postface éclairante. Inspiré par le freudo-marxisme, ce sociologue a enrichi la critique du sport. Il dénonce également la routine universitaire et la sociologie standardisée. Cette situation s’explique par les stratégies de cooptation, le népotisme, le clientélisme, la médiocratie et le recrutement endogamique de l’Université. Le mimétisme idéologique devient le premier critère pour devenir universitaire. Les chercheurs « de gauche » et syndicalistes fervents adoptent les mêmes pratiques que leurs collègues « de droite ». « La sociologie sert au moins à cela : révéler les secrets honteux des sociologues, qui loin d’être les porteurs d’une prétendue « science sociale » rêvée par certains, sont par servitude volontaire les agents consentants de la reproduction de la violence institutionnelle au sein même de leur propre corporation », observe Jean-Marie Brohm.

La sociologie académique impose une spécialisation qui renvoie toute forme de réflexion plus générale à de la littérature, de la philosophie ou de l’essayisme. Un conformisme règne dans le petit milieu universitaire. « La haine déréglée pour tout ce qui n’entre pas dans les moules standards et les techniques standards trahit l’idéologie de la sociologie routinière », constate Edgar Morin.

 

Claude Javeau propose une critique implacable du milieu universitaire. La sociologie devient une simple profession et perd toute sa dimension tranchante et critique. Pourtant, même les gauchistes ou les « révolutionnaires » se réfèrent à des études sociologiques sans le moindre regard critique. Au contraire, dans une perspective émancipatrice, les intellectuels et les avant-gardes doivent être congédiées.

Il semble surtout indispensable de briser la séparation entre la pratique et la théorie. Lorsque des initiatives tentent de relier la théorie et la pratique comme le colloque « Penser l’émancipation », c’est toujours avec le même ton pédant et la limite de l’hyperspécialisation académique. C’est toujours le même marxisme de salon aussi prétentieux que creux. Le tout étant très éloigné de la réalité des mouvements de lutte actuels. Les sociologues observent la réalité sociale en refusant d’en tirer la moindre conclusion politique. Les militants se contentent d’un activisme de l’urgence et de l’immédiateté en assenant toujours les mêmes dogmes dépassés. Au contraire, il semble important de créer des espaces de réflexion et de lutte. Comprendre le monde et le transformer doivent s’inscrire dans un même mouvement.

article lu sur zones subversives

Source : Claude Javeau, Des impostures sociologiques, Le Bord de l’eau, Collection Altérité critique, 2014

 

Articles liés :

Sociologie, gauche radicale et pensée critique

La défense de l’Université et ses limites

La Théorie critique pour penser la crise

Une réflexion sur le capitalisme moderne

 

Pour aller plus loin :

Compte-rendu d’Aurélie Gonnet, publié sur le site Liens socio le 02 avril 2014

Compte-rendu de Nicolas Sire publié dans la revue de la Fondation Jean Jaurès, Esprit critique n°119 en avril 2014

Vidéo : Patrick Vassort, « De la disparition des SHS et conséquemment des Universités« , 2001

Vidéo : Claude Javeau, « La Culotte de Madonna« , Semaine de la Pop Philosophie

Articles publiés par Claude Javeau disponibles sur le site Cairn

Jean-Marie Brohm, « Sociologie critique et critique de la sociologie« , publié dans la revue Education et Sociétés n°13, 2004

Jan Spurk, « Contre la résignation et la mauvaise foi  – pour les sciences sociales publiques« , publié sur le site de la revue Sociologies dans un dossier sur « La situation actuelle de la sociologie« 

Les Hauts de Seine, laboratoire de la corruption ?

   Noël Pons et Jean-Paul Philippe sont allés voir comment on s’y prend dans le département le plus riche de France. Finalement, ça pue aussi fort qu’à Palerme…

On ne sait si les garçons avaient envie de se faire mal ou de perdre leurs ultimes illusions sur la Gestion de la Cité, à l’heure où la cupidité devient un enseignement obligatoire dans les Ecoles de Commerce.

 Toujours est-il qu’ils s’y sont collés. 

Leur pedigree respectif leur a évidemment facilité le décryptage : Noël Pons que nous connaissons depuis un moment au travers des travers du foot business, a notamment été conseiller au Service Central de prévention de la corruption auprès du Ministère de la Justice. Son complice Jean Paul Philippe a été chef de la Brigade centrale de lutte contre la corruption (BCLC) de la Police Judiciaire.

 

Autant dire que pour les co-auteurs de « 92-Connection », les Hauts de Seine sont un peu ce qu’est le chiffon rouge devant les cornes du taureau : une pure provocation. Plus à une provoc’ près, c’est à un site nommé Bakchich.Info qu’ils ont confié leurs impressions à l’occasion de la sortie de leur bouquin. Pour notre plus grand plaisir.

A notre sens, aucun habitant des Hauts de Seine ne devrait lire leur ouvrage. Humilié par les descriptions simples, vivantes et illustrées du pillage des fonds publics qu’y s’y pratique à grande échelle sous son nez, le risque est trop grand qu’il se laisse gagner par une irrépressible envie de faire un carnage façon « Colombine » pour se venger des hommes politiques multirécidivistes de son département.

Au fait, n’est ce pas pour panser ce genre de blessure que nos amis grecs ont inventé la démocratie ?

La mafia, née dans la richesse, créatrice de pauvreté

En quoi, la situation de la délinquance en col blanc que vous observez et décrivez parfois avec des détails croustillants dans votre livre est-elle unique à vos yeux ? Est-ce en particulier parce que les analyses sociologiques « traditionnelles » des processus mafieux considèrent qu’ils prospèrent d’autant mieux dans un environnement économique où sévit une grande pauvreté ce qui est loin d’être le cas du 9-2 ?

 

La situation de cette délinquance en cols blancs n’est pas unique, loin de là. Elle se développe chaque fois qu’elle trouve un terrain favorable et que les connivences trouvent à se déployer sans encombre. Les analyses traditionnelles font un rapprochement entre processus mafieux et  pauvreté. Mais c’est une analyse partielle. Il ne faut jamais oublier que l’installation de la mafia a d’abord eu lieu dans deux territoires privilégiés à savoir Palerme et la plaine de la riche Campanie. De plus, certains puissants propriétaires terriens ont largement utilisé ces brigands pour se protéger ou pour augmenter leur patrimoine ; c’est par la suite, et en partie du fait des activités mafieuses qu’est apparue la pauvreté. Ce sont les troubles locaux qui ont contribué à transformer une classe très aisée, les Gabelloti, en bandits souvent soutenus par des nobles. La prédation criminelle et ‘la piraterie terrestre’ ne sont pas les conséquences de la pauvreté mais d’une évolution des comportements. Ce type d’attitude, ces situations dans lesquelles les connivences et les conflits d’intérêts s’épanouissent, se développe autant, voire mieux à la City de Londres que dans les banlieues. Les quartiers dites « pauvres » génèrent une criminalité spécifique dans un environnement clos. Ce n’est pas le propos de ce livre…

 

Que répondez-vous à ceux qui vont conclure que votre livre renforce considérablement le célèbre adage selon lequel, ils sont « tous pourris » en politique ?

 

Bien au contraire, c’est un ouvrage de sensibilisation à la fraude et à la corruption de manière à éviter que les « vrais pourris » ne soient réélus et adoptent ensuite une attitude arrogante et triomphante, forts de leur victoire dans les urnes malgré leurs défaites à la barre des tribunaux !…Ce bouquin s’est donné pour objectif de contribuer –modestement – à élever le niveau de prise de conscience des citoyens et des électeurs. Les personnages évoqués dans l’ouvrage ne constituent qu’une infime minorité, certes très agissante par rapport à l’ensemble de la classe politique du département…Le livre est fait pour que le citoyen ne baisse pas les bras. Les fiches techniques qu’il contient rendent facilement identifiables les indicateurs de manipulations frauduleuses. Pour nous, il était inconcevable que les fraudeurs seuls disposent du mode d’emploi. Donc le bouquin est tout sauf une ode au ‘tous pourris’….

 

Une stèle au «ministre mort pauvre»

 

  Page 24 vous expliquez qu’une bonne partie des dérives observées s’explique par la « professionnalisation de l’activité politique », le cumul des mandats et une tendance au népotisme. Est ce que ce n’est pas finalement le système politique et le dévoiement des principes démocratiques que vous mettez en cause. En clair la démocratie contemporaine est-elle incompatible avec la cupidité institutionnalisée ?

 

Le problème posé est en effet celui de la professionnalisation de la politique qui favorise le glissement, de l’intérêt général vers le particulier. Surtout lorsqu’on est engagé dans l’emballement de la spirale des honneurs. Il ne faudrait plus que les conseils ressemblent à un arbre généalogique. Il faudrait y graver, comme sur la stèle du rond-point de Mont Louis édifié en l’honneur d’Emmanuel Brousse, « au ministre mort pauvre »…

L’évolution sociologique récente favorise l’intérêt privé au détriment de l’intérêt général. Il faut donc en revenir à l’essence même du contrat social. Lorsqu’on s’engage en politique il ne doit y avoir aucune espèce d’ambiguïté. Servir la cause publique c’est servir l’intérêt général. Le législateur doit donc faire en sorte qu’un homme public condamné pour corruption ou pour des faits assimilés soit inéligible pendant au moins 10 ans. Il doit être écarté de la chose publique. C’est l’hygiène de la république. Politique et démocratie sont incompatibles avec la cupidité institutionnalisée. N’est-ce pas Péguy qui définissait l’idéal comme l’aptitude à mourir pour une idée et la politique, celle d’en vivre ?

 

 

Le libéralisme, cache sexe de la délinquance financière

 

 Puisant dans vos expériences antérieures et à en juger par « l’enthousiasme » suscité à Gauche par la règle de non-cumul des mandats, pensez-vous que si la gauche ou le parti Socialiste seul s’étaient retrouvés en mesure de contrôler le département, ils se seraient comportés d’une manière radicalement différente que les têtes d’affiches du RPR ?

 

C’est possible. Cependant, aujourd’hui toutes les affaires qui ont été poursuivies dans des villes de la majorité sont en cours de jugement, mais ce qui différencie les situations c’est que les personnes qui ont pu organiser les montages sont poursuivies et condamnées plus rapidement…

 

Le libéralisme économique dans son acception la plus courante est-t-il selon vous le « cache-sexe » de la délinquance financière en col blanc ?

 

Le libéralisme et la mondialisation qui l’accompagne constituent en effet un ‘cache sexe’ remarquable pour la délinquance financière en cols blancs et la criminalisation qu’on trouve dans son sillage. Ce n’est pas nouveau ; En 1936, dans son célèbre discours du Madison Square Garden, Roosevelt avait déjà identifié ce risque : « …ils avaient commencé à considérer que le gouvernement était un appendice des affaires privées… »Nous y sommes de nouveau. Le capitalisme financiarisé est aux commandes avec « des cols blancs qui agissent en bande et ont les méthodes dignes de la criminalité organisé » comme le rappelle Jacques Saint Victor dans ‘un pouvoir invisible’ (Flammarion 2012)…

 

 

D’ailleurs, la crise économique de 2008 qui trouve son origine dans les subprimes US, montre, comme vous ne cessez de le souligner dans Bakchich, que les montages des délinquants en cols blancs ont été très peu réprimés. Nous ne disons pas autre chose dans notre livre quand on évoque la chute des moyens alloués à la police économique et financière. Le résultat a été hélas très probant aux USA. Faisons en sorte que la même situation ne se reproduise pas chez nous !

 

 

6ème question : La « Fac Pasqua » est-elle un « éléphant blanc » ? Pourquoi ?

 

Elle apparaît surtout comme un excellent moyen de financement d’une activité privée, fusse une faculté, par le Conseil Général c’est à dire des fonds publics. C’est vrai que l’analyse de son financement et de sa construction pourrait faire penser à un éléphant blanc. Mais contrairement à ce qui se passe dans le cas d’éléphants blancs avérés, elle continue à fonctionner. Précisément parce qu’elle est financée par le contribuable. Sans parler du clientélisme qu’elle pourrait entretenir.

 

Un triangle des Bermudes judiciaire

Faut-il attribuer principalement au Parquet de Nanterre le fait que le 9-2 soit un « véritable triangle des Bermudes des poursuites judiciaires » ?

 

Le parquet n’est que l’un des leviers du dispositif de contrôle. Bien sûr, il en constitue le dernier bastion puisqu’il dispose du pouvoir de poursuivre au pénal. Il n’en reste pas moins qu’avant de se retrouver devant les parquets, les manipulations que l’on évoque auraient pu être identifiées et bloquées bien avant l’ouverture des enquêtes. Localement le préfet dispose du pouvoir de contrôle de la légalité. Les directions administratives portent aussi une part de responsabilité du fait de l’insuffisance de leurs contrôles. En fait, c’est l’ensemble du dispositif administratif qui pêche par insuffisance et par application du fameux principe « for avec les faibles et faibles avec les forts ». De toute façon, les poursuites sont très longues et les avocats, qui aiment critiquer les lenteurs de la justice, ne font rien pour y remédier.

 

Le vrai danger serait évidemment une préméditation du pouvoir politique recourrant à des magistrats acquis à sa cause pour traiter des basses besognes. C’est pour ça qu’il faut absolument un procureur indépendant du pouvoir politique. C’est indispensable. A défaut, les mêmes causes continueront indéfiniment à produire les mêmes effets.

 

Et le citoyen-électeur dans tout ça ? Comment expliquez-vous qu’il fasse preuve d’autant d’indifférence envers la corruption du personnel politique voire de complicité passive en ré-élisant des ripoux multirécidivistes ?

 

Les citoyens-électeurs, on le voit bien, ressentent un profond rejet de la vie politique et ne trouvent plus aucun intérêt à y participer puisqu’ils sont tenus à l’écart des décisions. Ils se contentent trop souvent du plat de lentilles clientélistes qu’on leur sert pour calmer leurs ardeurs ponctuelles. L’individualisme ambiant fait le reste. De plus, le citoyen a la faiblesse de placer l’efficacité avant l’honnêteté. Les sondages montrent cette hiérarchie. Nous, on pose simplement la question de savoir ce qui pourrait bien empêcher un homme politique nourri de principes éthiques d’être efficace ?

 

Décrire le lien entre personnages frauduleux et impact sur les impôts

 

 

Pensez-vous que l’Electeur-Contribuable du département des Hauts de Seine soit tout à fait conscient de la charge supplémentaire hors norme qu’il supporte du fait de la corruption décrite dans votre ouvrage ?

 

Nombreux sont ceux qui n’ont aucune idée des charges supplémentaires qu’ils supportent. Les vaches maigres qui nous attendent au tournant devraient susciter une prise de conscience. De plus, s’opposer à des décisions douteuses est toujours possible. A Marseille par exemple, de simples pétitions font reculer des initiatives douteuses. De même que le refus de faire supporter par la collectivité, les frais de justice exposés pour la défense du président du Conseil Général commence à créer de vrais difficultés. Sans parler de l’indignation toujours possible des élus qui n’ont pas participé aux agapes, et ils sont nombreuxC’est sûr qu’il y a encore un gros travail pédagogique à faire pour établir dans l’esprit du public, le lien entre l’enrichissement personnel et frauduleux et son impact sur nos impôts…

 

 

Naissance de la soft corruption

 

Vous sous-titrez votre ouvrage « les Hauts de Seine Laboratoire de la Corruption » une formule qui sous-entend qu’on y réalise des « recherches » visant à concevoir des techniques inédites de détournement des fonds publics. Votre livre décrit au contraire pour l’essentiel des bonnes vieilles méthodes poussées jusqu’à leur limite extrême. Si le 9-2 est un laboratoire, le Var du temps de Maurice Arreckx et de la Maison des Technologies de Toulon, était-il alors très en avance sur son temps ? 

 

En fait, nous avons mis en évidence deux niveaux de corruption. Le premier, qu’on qualifiera d’antique et de local, omniprésent sur des territoires limités et qui bénéficie localement à des individus. Elles sont connues et s’exportent remarquablement bien puisqu’on les retrouve partout du fin fond de l’Amérique latine jusqu’aux confins africains.

 

Il ne vous a toutefois pas échappé qu’une part importante de notre propos est consacrée à une corruption plus ‘soft’ née de l’évolution des esprits, de l’économie et de la mondialisation. C’est plus astucieux, fondé sur la connivence, les conflits d’intérêts et le contournement des règles de la concurrence. Elle se répand dans le monde entier ; ses supports sont les nominations à des postes importants du secteur privé et au sein des sociétés mondialisées. La financiarisation de la corruption est un fait acquis. Des structures atypiques tels les fonds d’investissements privés en sont l’un des marqueurs. Sans s’en rendre compte, on est passé de l’homme politique local à l’entrepreneur politique sachant exploiter la sphère publique pour en tirer un enrichissement personnel hors normes

 

Vous rappelez que le Directeur Financier de Thinet est « malheureusement décédé sur la voie publique » . vous en savez un peu plus à ce sujet ?

 

Un décès est toujours malheureux…

 

 

« 92 CONNECTION – Les Hauts de Seine laboratoire de la corruption ? »

aux Editions Nouveau Monde

 

lu sur bakshish