Misère de la sociologie contemporaine

Misère de la sociologie contemporaine

Un universitaire attaque la sociologie contemporaine qui dérive vers des sujets futiles et spécialisés. Un renouveau de la sociologie critique devient alors indispensable.

 

Experts et sociologues pullulent dans les médias et sur les plateaux télévisés. Même les sectes gauchistes développent leur propre « contre-expertise » qui s’appuie sur des paroisses de sociologues. Claude Javeau attaque l’imposture de la sociologie académique dans un livre récent, intitulé Des impostures sociologiques. Cette charge ne provient pas d’un obscur groupuscule révolutionnaire. Au contraire, Claude javeau demeure une référence dans le monde de la sociologie francophone contemporaine. Mais il conserve un indispensable recul critique. Il se distingue des syndicats et de l’extrême gauche qui se contentent de « défendre l’Université » et de « sauver la recherche ». Il remet en cause le contenu enseigné dans le petit ghetto universitaire. Les études sociologiques correspondent surtout à une routine académique. « Ensuite parce que ces recherches ne montrent le plus souvent rien, sauf quelques resucées de lieux communs et de platitudes enrobées de vocables prétentieux et faussement savants », constate Claude Javeau. Face à cette imposture, il propose une sociologie critique.

 

 

                               Javeau

Faillite de la sociologie contemporaine

 

Une typologie peut permettre de décrire le petit milieu des professionnels de la sociologie.

« Les buveurs de la première gorgée de bière » se consacrent à l’étude des petits objets du quotidien comme le téléphone portable, la fréquentation des forums informatiques ou les blagues sur les blondes. Jean-Claude Kaufmann, universitaire et collaborateur habitué des magazines féminins, incarne bien cette tendance qui consiste à traiter la vie quotidienne avec légèreté. « On se trouve aux frontières d’une certaine micro-sociologie et d’une psychologie individuelle dont les médias, précisément sont assez friands », observe Claude Javeau. Mais ses sujets de recherches très précis ne sont jamais replacés dans un contexte social plus large. La simple description prime sur l’explication avec les causes et les déterminants des phénomènes sociaux. Cette sociologie de magazine se contente de dresser des catégories proches de la caricature avec « les bobos », les « jeunes de quartiers » ou les « habitués des réseaux sociaux ».

La dépolitisation caractérise également cette approche. Les médias apprécient également les bavardages sociologiques autour des « phénomènes de société » comme la violence dans les transports en commun, le décrochage scolaire, le retour des jarretelles, la consommation de cannabis, les téléphones portables, la gastronomie, l’adultère, les romans à l’eau de rose, le tourisme sexuel ou l’addiction informatique. « Dans le poste de télévision, le sociologue, entre deux chanteurs à la mode, est prié de donner son avis en trois minutes », raille Claude Javeau. En général, le sociologue se contente de sortir toujours le même discours éculé sur la montée de l’individualisme.

 

« Le scribe accroupi » regroupe les sociologues qui pratiquent l’enquête par sondages ou par questionnaires. Le choix des critères de quotas pour définir les échantillons représentatifs ne sont pas tous très justifiés et pertinents. L’apparence de l’enquêteur ou de l’enquêté, mais aussi l’intonation au téléphone, peut influencer la recherche. Les résultats de ses enquêtes peuvent également faire l’objet de manipulations et interprétations diverses.

« Le missionnaire aux pieds nus » intervient auprès des plus pauvres pour résoudre les problèmes sociaux à coups d’encadrements sociologiques. « Experts de l’exclusion, de la réclusion, des zones de non droit, des cités érigées en citadelles de la fracture sociale, ils sont un peu comme des urgentistes du sociétal », ironise Claude Javeau. Cette sociologie de l’exclusion insiste sur la reconnaissance, selon le concept d’Axel Honneth, ou sur le care. Cette sociologie compassionnelle tente de redonner de la dignité aux pauvres, mais surtout pas de supprimer la pauvreté. Toute forme de conflit social est évacuée. Les notions de classes sociales, de systèmes de domination et d’aliénation disparaissent de cette Théorie critique aseptisée. L’individu victime de « l’exclusion » est décrit comme isolé du monde dans lequel son sort se fabrique.

La figure du « médecin légiste » s’attache à analyser et à disséquer les problèmes sociaux. Cette démarche s’inspire de la Théorie critique qui replace son sujet d’étude dans le cadre d’une critiquer générale et multi-dimensionnelle de la société capitaliste avec la marchandise et l’aliénation. Par exemple, Jean-Marie Brohm replace l’analyse du sport dans une critique plus globale. Il observe une « sportivation généralisée de l’espace public au sein de la mondialisation capitaliste », considérée comme « l’une des expressions les plus achevées de la chloroformisation des consciences ». Le divertissement, l’abrutissement, l’intégrisme des masses et le culte de la performance caractérisent le phénomène sportif. Pourtant, cette sociologie n’évite pas toujours l’éceuil du scientisme et la recherche d’une illusoire objectivité.

 

 

Université Montpellier 3 (Rentrée 2013) - ©Service communication Paul-Valéry Montpellier 3

Contre la sociologie académique

 

La recherche sociologique doit tenter de devenir accessible au grand public. Mais les sociologues médiatiques se réduisent souvent à des experts qui doivent élaborer un avis et un point de vue sur tous les sujets. Ils doivent se prononcer par rapport à des problèmes qu’ils n’ont pas étudiés. Par exemple de nombreux sociologues se sont pressés sur les plateaux télés pour expliquer les émeutes de 2005 alors qu’ils n’ont jamais mis les pieds dans un quartier populaire.

La sociologie semble tiraillée entre deux écueils. D’un côté le scientisme se contente d’observer des données quantitatives et confond la rigueur intellectuelle avec l’absence d’analyse globale. De l’autre, l’amateurisme correspond à un bavardage philosophique sans la moindre observation de la réalité sociale. Le scientisme apparaît comme une posture qui s’appuie sur une supposée autorité intellectuelle. « L’invocation du caractère scientifique d’une recherche ou d’une étude n’est souvent qu’un procédé rhétorique », souligne Claude Javeau. La posture de l’expertise consiste à conseiller le pouvoir comme des « sociologues de ministères », selon l’expression d’Éric Hazan. La commande institutionnelle ne favorise pas les questionnements critiques et l’analyse globale de la société. D’autres sociologues privilégient l’étude des idées et de la philosophie à celle de la réalité sociale. Pour ses chercheurs, la Révolution française s’explique par les idées de Voltaire et Rousseau.

Surtout, la sociologie actuelle se caractérise par un émiettement postmoderne. Cette mode dominante provient des campus américains avec les gender studies et autres african-american studies. Cette sociologie vise à dénoncer la stigmatisation concernant certaines catégories bien délimitées de la population. Pourtant aucune perspective émancipatrice n’est jamais évouée. « Si l’intention de déstigmatiser est louable, il est tout à fait déplacé de l’associer à un projet de libération ou d’émancipation », ironise Claude Javeau.

 

La théorie critique doit s’appliquer à la sociologie elle-même. Une sociologie institutionnelle semble soumise et consacrée par les pouvoirs publics et les instances académiques. Une sociologie non institutionnelle privilégie des objets d’études plus marginaux. La sociologie anti-institutionnelle analyse « de manière critique, en les contestant, les institutions dominantes de la domination et les logiques visibles ou invisibles de l’aliénation sociale », selon Jean-Marie Brohm. Cette sociologie critique intègre les critiques partielles dans une critique d’ensemble du système social global.

L’Université, malgré une certaine autonomie (intellectuelle et matérielle), n’est pas extérieure à la société qui l’abrite. Les conflits sociaux traversent les campus. Les intérêts étatiques de contrôle social ont guidé beaucoup de recherches sociologiques. Par exemple, Elton Mayo a recherché une forme d’organisation du travail pour permettre de maximiser la productivité des salariés.

Jan Spurk observe l’évolution de la sociologie vers une expertise, une technologie sociale, un instrument de gestion pour les institutions publiques et privées. Pour Jan Spurk, « la sociologie s’occupe de plus en plus de prévisions, de la récolte de données et de la régulation ». La sociologie s’apparente à une science de la gestion de l’existant.

 

 

Renouveler la pensée critique

 

La sociologie critique semble disparaître au profit d’une adaptation à la modernité néolibérale. La sociologie ne doit pourtant pas se contenter de devenir un outil de gestion de l’ordre existant. « Il ne devrait pas s’agir pour elle de définir de nouveaux modes de gestion des individus, de mise en conformité des cerveaux à la culture ambiante, de mettre au point de nouveaux incitants à consommer, de formater les enfants des écoles en vue de leur adéquation aux « besoins » de l’économie, entre tant d’autres choses dont les scribes accroupis font leur pain quotidien », souligne Claude Javeau. La société ne doit pas s’organiser pour le travail, mais pour le bonheur.

Jean-Marie Brohm propose une postface éclairante. Inspiré par le freudo-marxisme, ce sociologue a enrichi la critique du sport. Il dénonce également la routine universitaire et la sociologie standardisée. Cette situation s’explique par les stratégies de cooptation, le népotisme, le clientélisme, la médiocratie et le recrutement endogamique de l’Université. Le mimétisme idéologique devient le premier critère pour devenir universitaire. Les chercheurs « de gauche » et syndicalistes fervents adoptent les mêmes pratiques que leurs collègues « de droite ». « La sociologie sert au moins à cela : révéler les secrets honteux des sociologues, qui loin d’être les porteurs d’une prétendue « science sociale » rêvée par certains, sont par servitude volontaire les agents consentants de la reproduction de la violence institutionnelle au sein même de leur propre corporation », observe Jean-Marie Brohm.

La sociologie académique impose une spécialisation qui renvoie toute forme de réflexion plus générale à de la littérature, de la philosophie ou de l’essayisme. Un conformisme règne dans le petit milieu universitaire. « La haine déréglée pour tout ce qui n’entre pas dans les moules standards et les techniques standards trahit l’idéologie de la sociologie routinière », constate Edgar Morin.

 

Claude Javeau propose une critique implacable du milieu universitaire. La sociologie devient une simple profession et perd toute sa dimension tranchante et critique. Pourtant, même les gauchistes ou les « révolutionnaires » se réfèrent à des études sociologiques sans le moindre regard critique. Au contraire, dans une perspective émancipatrice, les intellectuels et les avant-gardes doivent être congédiées.

Il semble surtout indispensable de briser la séparation entre la pratique et la théorie. Lorsque des initiatives tentent de relier la théorie et la pratique comme le colloque « Penser l’émancipation », c’est toujours avec le même ton pédant et la limite de l’hyperspécialisation académique. C’est toujours le même marxisme de salon aussi prétentieux que creux. Le tout étant très éloigné de la réalité des mouvements de lutte actuels. Les sociologues observent la réalité sociale en refusant d’en tirer la moindre conclusion politique. Les militants se contentent d’un activisme de l’urgence et de l’immédiateté en assenant toujours les mêmes dogmes dépassés. Au contraire, il semble important de créer des espaces de réflexion et de lutte. Comprendre le monde et le transformer doivent s’inscrire dans un même mouvement.

article lu sur zones subversives

Source : Claude Javeau, Des impostures sociologiques, Le Bord de l’eau, Collection Altérité critique, 2014

 

Articles liés :

Sociologie, gauche radicale et pensée critique

La défense de l’Université et ses limites

La Théorie critique pour penser la crise

Une réflexion sur le capitalisme moderne

 

Pour aller plus loin :

Compte-rendu d’Aurélie Gonnet, publié sur le site Liens socio le 02 avril 2014

Compte-rendu de Nicolas Sire publié dans la revue de la Fondation Jean Jaurès, Esprit critique n°119 en avril 2014

Vidéo : Patrick Vassort, « De la disparition des SHS et conséquemment des Universités« , 2001

Vidéo : Claude Javeau, « La Culotte de Madonna« , Semaine de la Pop Philosophie

Articles publiés par Claude Javeau disponibles sur le site Cairn

Jean-Marie Brohm, « Sociologie critique et critique de la sociologie« , publié dans la revue Education et Sociétés n°13, 2004

Jan Spurk, « Contre la résignation et la mauvaise foi  – pour les sciences sociales publiques« , publié sur le site de la revue Sociologies dans un dossier sur « La situation actuelle de la sociologie« 

The Wire, divertissement et critique sociale

 

The Wire, divertissement et critique sociale
Des universitaires évoquent la série The Wire qui traite du trafic de drogue et des problèmes sociaux contemporains. 
 

La série américaine The Wire, diffusée à partir de 2002, est devenue culte. Coréalisée par un ancien journaliste et un ancien policier, elle propose une description réaliste du quotidien dans les quartiers populaires de la ville de Baltimore. Ce produit de divertissement semble particulièrement étudié par les milieux universitaires. Des sociologues se penchent sur cette série dans un livre récent.

Le succès de la série semble lié à la description réaliste d’une société en décomposition, incarnée par l’institution policière. Surtout, The Wire brise les codes de l’industrie culturelle et du produit standardisé. Une liberté de ton s’observe. Une diversité d’intrigues, de personnages et d’univers sont explorées. La ville de Baltimore devient un « fait social total ».

La désindustrialisation, les inégalités de race et de classe, le dysfonctionnement des institutions et divers problèmes de la ville postfordiste sont largement évoqués. « Dans The Wire, on cherche à réfléchir à ce que les institutions font aux individus, que ce soit la bureaucratie, les organisations criminelles, la culture de l’addiction aux substances, et même le capitalisme sauvage », souligne le coréalisateur David Simon. Les institutions ne semblent pas pouvoir évoluer de l’intérieur et la description réaliste s’oppose à la vision idéaliste des sociaux-démocrates.

 

 

The Wire

Néolibéralisme et pessimisme politique

 

Marc V. Levine observe la série The Wire comme une critique du capitalisme néolibéral. « The Wire vise à dépeindre un monde où les capitalistes ont remporté un triomphe absolu, où la classe ouvrière est marginalisée et où les intérêts financiers ont acheté une part d’infrastructure politique suffisamment grande pour empêcher toute réforme », confirme David Simon. Le froid mécanisme des institutions écrase les êtres humains. La série permet de nuancer la propagande optimiste des institutions et des politiques publiques. Elle décrit bien une situation sociale qui ne cesse de se dégrader.

La désindustrialisation alimente un chômage de masse. Avec la disparition de l’emploi, une « économie parallèle » se développe, fondée sur le trafic de drogue. La violence et l’incarcération ne cessent alors d’augmenter. Ce constat implacable s’attire la rancœur des responsables politiques qui dénoncent un tableau trop sombre, nuisible à l’image de la ville de Baltimore. Mais la gauche américaine, avec son optimisme volontariste et militant, estime que la série ne montre aucune possibilité de changement. Effectivement, la société capitaliste ne peut pas être mieux gérée ou améliorée et seule sa destruction peut apporter une véritable solution.

 

La série illustre les recherches universitaires pour montrer une complexité sociologique. Les inégalités sociales s’expliquent par différents facteurs. The Wire permet de déconstruire les clichés sur les populations des quartiers noirs. Selon Anmol Chaddha et William Julius Wilson, « les spectateurs se rendent compte que les décisions individuelles et les comportements sont souvent façonnés, et surtout contraints, par des forces économiques, politiques et sociales qui échappent au contrôle des individus ». Les individus ne peuvent pas agir face à leur situation mais sont enfermés dans un cadre social qui maintien les inégalités.

Mais la série montre davantage les conséquences des politiques urbaines que les causes et les processus sociaux.

 

Pour Peter Dreier et John Atlas, la série montre une société inégalitaire et immuable. « La ville qu’elle dépeint est un cauchemar dystopique, un réseau fait d’oppression et de pathologie sociale d’où il est impossible de s’échapper », estiment les deux universitaires. La série n’est pas optimiste par rapport à la possibilité de changer cette situation. « Non, je ne crois pas. Pas dans le système politique actuel », répond David Simon le créateur de la série. Cette réponse à l’image de The Wire peut paraître pessimiste, cynique ou même nihiliste. Mais elle semble surtout réaliste. La société et la politique urbaine ne peuvent pas être mieux gérées ou même améliorées. Pour véritablement changer cette situation, seul un renversement de l’ordre social et politique peut ouvrir de nouvelles possibilités. La série se révèle alors plus lucide que les universitaires qui croient aux politiques publiques, au gauchisme au syndicalisme ou à l’humanitaire. Mais la série semble également misérabiliste. Les pauvres apparaissent uniquement comme des victimes et non pas comme des individus capables d’agir et de s’organiser pour se révolter.

 

 

Faillite des institutions

 

Fabien Desage observe la série à travers les institutions présentées. Le syndicat, la famille, l’école apparaissent comme des institutions déclinantes. La gang et la police augmentent leur emprise sur les individus. Le management dans la police alimente la corruption avec des chiffres trafiqués.

La série montre également les rapports des individus avec les institutions, notamment la police. Certains pensent pouvoir changer la situation dans le cadre des institutions. D’autres préfèrent contourner les règles, mais pour mieux atteindre les objectifs de l’institution. Toutes les tentatives de changement se heurtent à la force des institutions. La misère sociale semble structurelle et l’action, pour permettre le changement, doit dépasser le simple niveau des institutions.

 

Julien Achemchame évoque le regard porté sur l’institution policière. La hiérarchie est présentée comme un problème qui entrave le bon déroulement des enquêtes. La police et la justice s’appuient sur les aveux des inculpés plutôt que sur les indices et les preuves véritables. Mais c’est le règne de la statistique qui apparaît comme le principal problème. Avec cette politique du chiffre, la quantité des arrestations de petits dealers prime sur la qualité des enquêtes pour démanteler des réseaux. Cette logique néolibérale explique l’effondrement social.

Didier Fassin évoque les relations entre la police et la population des quartiers. La présence et l’intervention policière deviennent directement sources de désordre. Les classes populaires et les minorités raciales sont considérées comme « propriété de la police » et peuvent subir une violente répression. La série The Wire permet de mettre en images toute une recherche sociologique et la rend accessible à un plus large public.

Julien Talpin ressort le vieux discours social-démocrate. Selon lui, la série ne montre pas les corps intermédiaires avec ses syndicats et ses associations communautaires. Pourtant, la série montre pertinemment la faillite du modèle fordiste. Les organisations syndicales semblent tout aussi corrompues et bureaucratisées que les institutions politiques. La régulation sociale semble impuissante face à une société qui se délite.

 

 

The Wire

Regards sur les populations

 

Monica Michlin insiste sur la dimension queer de la série. The Wire s’inscrit dans un univers masculin et brutal qui oppose policiers et gangsters. Les femmes sont peu présentes à l’écran. Mais des personnages perturbent les codes traditionnels de la série policière en affirmant leur homosexualité. Omar, braqueur redoutable, assume pleinement son homosexualité. Il reste pourtant particulièrement viril. Il suscite la crainte même lorsqu’il se rend à l’épicerie en traversant la rue dans un pyjama queer. Kima, une policière tenace, affiche sa sexualité lesbienne. Elle ne correspond pas à l’archétype de la femme lesbienne de la série The L World. Elle ne porte pas de rouge à lèvre et ne semble pas très féminine. Mais elle apparaît comme coureuse et infidèle.

 

Pour Anne-Marie Paquet-Deyris, la série rend particulièrement visible la population noire des quartiers. Les codes sociaux, jusqu’au langage, sont fidèlement retranscrits. Certains acteurs sont des amateurs qui connaissent bien le ghetto de Baltimore.

Des personnages tentent d’échapper à leur environnement social. Mais le ghetto apparaît comme « une sorte de prison ethnoraciale », selon l’expression du sociologue Loïc Wacquant. Omar, bandit et justicier, semble au contraire imposer ses propres codes. Son regard propose une distance ironique sur le monde. Mais, comme la majorité des hommes noirs du ghetto, il est abattu. « Dans The Wire, la mort d’un joueur quel qu’il soit, chef de gang, truand solitaire ou flic, ne semble avoir qu’une seule fonction : faire la preuve du caractère implacable, inexorable et endémique du « jeu » et du système tout entier », analyse Anne-Marie Paquet-Deyris.

 

 

> Bande annonce Sur écoute (The Wire) S3

Réceptions critiques

 

Fabien Truong compare la série à la recherche en sciences sociales. Contre l’immédiateté du journalisme, la série privilégie un rythme lent. Elle montre moins la violence et les faits divers que la routine et le quotidien des gangsters. The Wire montre surtout l’inertie des phénomènes sociaux. La série évoque différents univers sociaux sans imposer une hiérarchie. Robert E. Park et l’école sociologique de Chicago traitent de la même manière les professions illégitimes que les professions légitimes. La série, affranchie de la spécialisation en discipline, permet une description transversale et totale de la réalité sociale.

 

Marie-Hélène Bacqué et Lamence Madzou évoquent la réception de la série en France. Ils relativisent l’influence de The Wire. La série s’adresse surtout à la petite bourgeoisie intellectuelle et pas vraiment aux classes populaires qu’elle montre à l’écran. Son rythme lent ne favorise pas un engouement populaire. Mais la série atteint une audience plus large que celle du petit milieu universitaire.

The Wire alimente le rap français et son imaginaire du ghetto. Les références à la série sont nombreuses dans le milieu du rap, aux États-Unis comme en France. Mais la situation dans les quartiers populaires semble différente dans les deux pays. The Wire montre une réalité particulièrement sombre, notamment des relations humaines. Des amis se trahissent ou s’entretuent. La violence et l’utilisation des armes semblent également banalisée.

 

The Wire présente une vision très sombre de la société moderne. Les universitaires qui se penchent sur cette série semblent d’ailleurs le regretter. Ses sociologues semblent proches d’une gauche social-démocrate qui croit en l’Etat social et en la possibilité de gérer et d’aménager l’ordre marchand pour améliorer les conditions d’existence. Mais The Wire présente un vision moins naïve et beaucoup plus critique. Les institutions, et encore moins les héros solitaires qui triomphent seuls face au système, ne sont pas valorisées et semblent engluées dans la corruption et l’impuissance. Pour améliorer la situation, une destruction de l’ordre existant devient indispensable.

D’autres séries permettent de sortir de l’optimisme béat de l’industrie culturelle et du volontarisme militant. La série Oz sur la prison, The Shields sur la police ou d’autres créations télévisuelles permettent une véritable réflexion critique. The Wire et d’autres séries de qualités permettent de sortir la télévision du simple abrutissement. Les œuvres de fiction et de divertissement permettent de soulever de nombreux problèmes politiques et sociaux qui deviennent alors incarnés par des personnages et ancrés dans la vie quotidienne.

article sur zones subversives

Source : Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris, Julien Talpin, The Wire. L’Amérique sur écoute, La Découverte, 2014

Quand des stars du foot risquaient leur carrière, voire leur vie, pour la démocratie et la justice

 

Ils ont marqué l’histoire du football, et pas seulement par leur jeu. Socrates au Brésil, Carlos Caszely au Chili, Robbie Fowler au Royaume-Uni : ces joueurs se sont engagés à leur manière en faveur des opprimés. Les deux premiers contre les dictatures latino-américaines, le troisième en faveur des dockers en grève de Liverpool. A l’heure où le foot est totalement dominé par l’argent et une logique économique malsaine, ces trois portraits, extraits du livre « Comment ils nous ont volé le football », édité par le journal Fakir, nous rappellent qu’une autre conception du football est possible. Un petit ouvrage sur la mondialisation racontée par le ballon, à lire entre les matchs !

Chili : un footballeur contre Pinochet

« Très peu de sportifs se sont fait connaître pour des prises de positions politiques ou sociales. Par peur. Parce qu’ils ont peur qu’on leur fasse payer. C’est d’ailleurs ce qui m’est arrivé. Je continue de payer la note aujourd’hui car j’ai cru à la valeur de la démocratie. » Chili, 11 septembre 1973. La junte militaire renverse par un coup d’État le socialiste Salvador Allende, élu démocratiquement. Durant les dix-sept années de dictature qui vont suivre, un joueur de football s’oppose au régime : le buteur vedette de l’équipe chilienne, Carlos Caszely. Sa notoriété devient une arme politique, d’autant qu’il dispose d’un avantage : il joue en Espagne, lorsqu’il revient au Chili les micros lui sont tendus et il critique ouvertement le régime. « Je n’ai pas hésité un instant à quitter le Chili. Je n’aurais pas pu alors dire tout ce que j’ai dit à l’époque, explique-t-il. J’étais la voix du peuple qui souffrait. » Car les Chiliens manquaient bel et bien de soutien. Même dans le football.

Le Stade de la Mort

En novembre 1973, juste après le coup d’Etat, l’Union Soviétique doit se rendre au Chili pour un match de barrage. Qui devrait se tenir à l’Estadio Nacional, rebaptisé « le Stade de la Mort » : y sont détenus, et torturés, les prisonniers politiques. Impossible de jouer dans ces conditions, estime la fédération russe.

Le journaliste chilien Vladimir Mimica, alors emprisonné, se souvient : « Nous on dormait juste au-dessous de ces tribunes. C’était la grande incertitude, on ne savait pas ce qu’allait être notre avenir, notre destinée. Plusieurs compagnons qui étaient partis à l’interrogatoire ne sont jamais revenus. Beaucoup d’entre nous ne s’étaient jamais vus, mais nous avions tous un dénominateur commun : nous avions soutenu Salvador Allende. »

Gênée, la Fifa tergiverse puis, après une rapide visite, décrète qu’au Chili « le cours de la vie est normal, il y a beaucoup de voitures et de piétons, les gens ont l’air heureux et les magasins sont ouverts ». Quant à « l’Estadio Nacional », la délégation n’y voit qu’ « un simple camp d’orientation ».

L’URSS refuse, néanmoins, de se déplacer. S’ensuit alors le match le plus ridicule de l’histoire : devant quarante mille spectateurs, l’équipe chilienne entre seule sur la pelouse et entame un match sans adversaires ! Au bout d’un moment, Francisco Chamaco Valdes pousse la balle dans le but vide. La Fifa avalisa le score de 1-0 et la qualification du Chili. Carlos Caselzy en garde un goût amer : « Ça a été le show le plus débile qui ait eu lieu. Et j’ai été acteur de ce show. »

Refus de serrer la main de Pinochet

Qualifiée pour le Mondial de 1974 en Allemagne, la sélection chilienne est reçue par le général Pinochet en personne avant son envol pour l’Europe. Carlos Caslezy décide de frapper fort : « D’un coup les portes s’ouvraient et il y avait ce type avec une cape, des lunettes noires et une casquette. Avec une figure aigre. Sévère. Il commence à marcher… Et à saluer les joueurs qualifiés pour le Mondial en Allemagne. Et quand il arrive très près, très près, je mets mes mains derrière moi. Et quand il me tend la main, je ne lui serre pas. Et il y a eu un silence qui pour moi a duré mille heures. Ça a dû être une seconde ? Et il a continué. Moi, comme être humain, j’avais cette obligation parce que j’avais un peuple entier derrière moi en train de souffrir, et que personne ne faisait rien pour eux. Jusqu’à arriver à un moment où j’ai dit stop… Non à la dictature ! Au moins, laissez-moi protester. Au minimum, laissez-moi le dire. Au minimum, laissez-moi dire ce que je ressens. »

Son geste, l’attaquant le paiera très cher. À son retour d’Europe, sa mère lui confie, en larmes, qu’elle a été arrêtée et torturée. Le joueur ne peut y croire : « Je lui ai dit « arrête maman il ne faut pas plaisanter avec ce genre de choses ». Elle m’a montré sa poitrine avec ses brûlures et j’ai pleuré comme un enfant. Ils m’ont fait payer ça sur ce que j’avais de plus cher. Ma mère. »

Le clip thérapie

En 1988, Pinochet organise un référendum pour sa réélection. Carlos Caszely enregistre un clip de campagne, avec sa mère qui témoigne, pour que le peuple vote « non », contre le général. « Ce clip fut une libération pour ma mère. Elle a pu dire les choses publiquement et j’ai senti que ce fut une forme de thérapie », confie-t-il. Cette prise de position, d’une icône nationale, a un grand impact sur les Chiliens. Selon les analystes, elle aurait convaincu près de 7% des indécis à voter « non ». Le 6 octobre, les résultats tombent : 44,01 % des voix aux partisans de Pinochet, contre 55,99 % à ses adversaires victorieux. Caszely l’emporte après les prolongations… [1]

Brésil : Socrates et la démocratie maintenant !

« Au départ, nous voulions changer nos conditions de travail, puis la politique sportive du pays, et enfin la politique tout court. » Ainsi parlait Socrates. C’est que sous la dictature militaire, il a vite compris le sens du mot « engagement » : « Quand je suis rentré au lycée à 16 ans, j’ai vraiment ressenti la répression. Il y avait des camarades de classe qu’il fallait cacher, d’autres qui s’enfuyaient. » Diplômé de médecine, il poursuit en parallèle une carrière de footballeur aux Corinthians de Sao Paulo.

Un coach élu par les joueurs

Alors que le club végète, sa présidence échoit, en 1981, à un jeune sociologue, Adilson Monteiro Alves, déjà passé par la case prison. Sa technique surprend : il redistribue les bénéfices et surtout, il demande l’avis des joueurs, les fait choisir eux-mêmes leur coach ! « Dès le début, il nous a expliqué qu’il serait toujours à notre écoute, se souvient Wladimir. Avec Socrates, nous y avons vu l’occasion d’exprimer nos sentiments. Entre nous, on ne parlait pas forcément de politique, mais plutôt de la structure du foot brésilien, qui était très archaïque, avec les pouvoirs très concentrés au niveau de la fédération. Alors, de fil en aiguille, nous avons établi un système dans lequel chaque décision serait soumise au vote et où les simples employés du club auraient le même poids que les dirigeants. On organisait des réunions au siège du club à chaque fois qu’une décision importante devait être prise. »

Ces assemblées réunissent les joueurs, les dirigeants, jusqu’aux chauffeurs de bus. « Nous voulions dépasser notre condition de simples joueurs travailleurs pour participer pleinement à la stratégie d’ensemble du club, raconte Socrates. Cela nous a amenés à revoir les rapports joueurs-dirigeants. Les points d’intérêt collectif étaient soumis à la délibération. »

« Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie »

Les résultats suivent. L’équipe remporte deux championnats de suite, en 1982 et 1983. Dès lors, d’autres clubs cherchent à appliquer cette recette magique : Palmeiras et le FC Sao Paulo d’abord. Puis le mouvement gagne Rio et le plus grand club du pays, Flamengo. Mais surtout, le phénomène se propage hors du football. Alors que la publicité apparaît sur les maillots de foot, les Corinthians floquent les leurs d’un simple mot : « Democracia ». Et en 1983, à l’occasion de la finale du championnat opposant les Corinthians à Sao Paulo, l’équipe se présente sur le terrain avec une banderole : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie. »

« Socrates faisait tout pour qu’on cite notre mouvement en exemple et qu’il s’étende à d’autres sphères de la société brésilienne, rapporte Zenon. Il donnait sans arrêt des interviews et expliquait notre fonctionnement pour que les gens comprennent qu’il était possible d’avoir une vision collective et démocratique des choses, qui allait à l’encontre du système de la dictature militaire, où c’était chacun pour sa gueule. » C’est une émancipation que décrit le capitaine, les joueurs s’exprimant « avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête. Sur le terrain, ils luttaient pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé leur a donné plus de confiance pour exprimer leur art. »

Poings dressés

Socrates prend directement part au mouvement « Diretas Ja », pour « élections directes maintenant ». Le député Dante de Oliveira a, en janvier 1983, déposé un amendement, afin de permettre l’élection du président de la République au suffrage direct, et s’en est suivie une vague contestataire, des manifestants, par centaines de milliers, défilent dans les principales villes du Brésil. Le régime militaire déclare l’état d’urgence pendant soixante jours.

Socrates et ses compagnons des Corinthians deviennent des figures phares. « Il n’était pas là lors de la confection des panneaux pour les manifestations, mais il donnait de sa personne en assistant à toutes les réunions, en donnant des dizaines d’interviews pour inciter les gens au changement. Durant tout le temps qu’a duré le mouvement, il ne s’est pas entraîné normalement une seule fois. Il se sentait investi d’une mission ». Lors de sa mort, sur tous les stades du Brésil, une minute de silence a précédé les matches. Les spectateurs ont dressé le poing en l’air, comme le faisait le joueur quand il marquait un but. [2]

Royaume-Uni : pour les dockers de Liverpool

« Votre réaction lors du penalty sifflé vous fait honneur. C’est ce genre de réactions qui permettent de maintenir la dignité du jeu. » Le 20 mars 1997, l’avant-centre de Liverpool, Robbie Fowler est félicité par Sepp Blatter en personne. Lors d’un match contre Arsenal, il file seul et semble faucher par le gardien. L’arbitre siffle, mais l’attaquant conteste alors le penalty… en sa faveur ! « Non non non, proteste-t-il de la voix et des mains, le goal n’a pas commis de faute. » Mais l’homme en noir ne revient pas sur sa décision. Fowler frappe alors, mollement, le tir au but, le gardien le repousse, mais un partenaire met la balle au fond des filets. Pour ce geste, il recevra le trophée du fair-play de l’UEFA.

Cinq jours plus tard, en revanche, le 25 mars, le même est blâmé par la Fifa : « C’est une règle stricte qu’un terrain de football n’est pas le bon endroit pour des démonstrations de nature politique. » Son tort ? Au printemps 1997, les dockers de Liverpool sont en grève, depuis près de deux ans. Robbie Fowler est un enfant du pays, pas un transfert. En quart de finale de la coupe des coupes, son équipe est opposée au modeste club norvégien de Brann. Le jeune attaquant marque et exhibe un T-Shirt rouge : « 500 dockers de Liverpool congédiés depuis 1995. » Son partenaire, Steve McManaman, lui aussi né à Liverpool, dans le quartier popu de Bootle, affiche le même maillot à la fin du match, et le défend : « Tout ce qu’on voulait, c’était donner un coup de main aux personnes qu’on connaît et qui ne reçoivent aucune paie. Robbie et moi avons offert notre soutien aux dockers, mais nous ne sommes pas assez arrogants pour croire que porter un T-Shirt ferait la différence. »

Réuni en urgence, le comité de discipline condamne Fowler à une amende de 2 000 francs suisses, et le club de Liverpool rappelle ses joueurs à l’ordre : « Les commentaires sur des questions extérieures au football sont inacceptables sur le terrain de jeu. » C’est qu’il y avait plus grave que la politique, dans cette affaire : le droit des marques était en cause. Les joueurs avaient, en effet, sur leur maillot, détourné le logo de Calvin Klein, « cK », avec « docKers », et le sponsor menaçait de porter plainte. Impardonnable. [3]

article lu sur bastamag

Extraits du livre Comment ils nous ont volé le football édité par Fakir Editions.

Vous pouvez commander le livre (130 pages, 6€) en librairie, sur la boutique en ligne de Fakir, ou en imprimant ce bon de commande.

Fakir est un journal indépendant et alternatif, créé en 1999 à Amiens (Picardie), qui parait tous les deux mois. « Journal fâché avec tout le monde. Ou presque », Fakir a lancé sa propre maison d’édition. Pour s’abonner au journal, c’est ici.

Notes

[1Sources : Les rebelles du foot, documentaire de Gilles Rof et Gilles Perez, 2012. « Chili-URSS 73, les fantômes du Nacional », Alexandros Kottis, les cahiers du football, 2006.

[2Source : « Socrates larme à gauche », So Foot n°93, Février 2012.

[3Sources : Libre-arbitre : onze histoires loyales ou déloyales du football mondial, Dominique Paganelli, Actes Sud, 2006. No Logo, Naomi Klein, Actes Sud, 2001.

Identitaires: la plongée inédite d’un chercheur infiltré

Le chercheur Samuel Bouron a pu accéder pendant un an aux formations des Jeunesses identitaires. Derrière la stratégie médiatique de ce mouvement, il met à jour son opération de conquête « par le bas », qui consiste à se « mélanger à la masse » et s’intégrer dans les institutions républicaines qu’ils dénoncent. Un travail dont le Front national récolte en partie les fruits.

Porte-parole de la colère des « sans-grades ». C’est ainsi que le Front national et plus généralement l’extrême droite aiment à se présenter. Depuis plusieurs années, ce leitmotiv est repris par médias et sondeurs. Se réclamant de cette légitimité « par en bas », les réactionnaires d’aujourd’hui opèrent un important travail de normalisation qui mélange références de droite et de gauche et s’appuie sur différentes fractions du champ du pouvoir: la haute fonction publique, les fondations culturelles d’utilité publique, la philosophie ou la sociologie académique, le monde des lettres…

Bien au-delà des seuls succès électoraux du FN, la revue Agone explore, dans son numéro 54 à paraître le 13 juin, cette nébuleuse qui constitue le terreau du rôle social que commence à jouer l’extrême droite: reprise des codes de la sociabilité mondaine, diffusion dans les vernissages, les salons académiques, l’édition et la littérature;  développement de réseaux parmi les élites à travers le Club de l’Horloge et le GRECE; formation des Identitaires pour conquérir « par le bas » les institutions républicaines.

À rebours de l’hypothèse du « brouillage idéologique », relayée par nombre de médias, qui soutient que l’extrême droite, et notamment Marine Le Pen, auraient opéré une épuration de leurs membres les plus radicaux pour rendre leur parti « respectable », le chercheur Samuel Bouron démontre dans ce numéro que si l’extrême droite se professionnalise dans le champ médiatico-politique, elle n’a pas rompu pour autant avec le radicalisme politique.

Ce doctorant en sociologie à l’université de Picardie Jules-Verne, membre du centre de recherches CURAPP, a cherché à comprendre comment les militants parvenaient à résoudre cette contradiction. Il a infiltré pendant un an la formation militante des Identitaires, en devenant membre du Projet Apache, la section parisienne des Jeunesses identitaires (lire notre boîte noire). L’objectif: accéder aux « coulisses » de l’organisation, non pas pour « faire un catalogue de déclarations racistes » et « mener une dénonciation morale », mais pour « appréhender la façon dont se structure le mouvement ».

 

Philippe Vardon, l'un des fondateurs du Bloc identitaire, et leader de Nissa Rebela, leur antenne niçoise.Philippe Vardon, l’un des fondateurs du Bloc identitaire, et leader de Nissa Rebela, leur antenne niçoise. © dr

Samuel Bouron a exploré la stratégie « métapolitique » des Identitaires qui consiste à se « mélanger à la masse », à s’intégrer dans différentes institutions républicaines qu’ils dénoncent pourtant, « non pas pour s’y convertir, mais pour tenter de reconquérir “par le bas” un territoire qu’ils auraient perdu ». Il décrypte les piliers de cette stratégie: un modèle organisationnel inspiré de l’appareil communiste, une professionnalisation médiatique pour apparaître « apolitique », une visibilité limitée aux militants qui ont suivi une formation spécifique, dans des lieux autogérés.

Ainsi, les manifestations de la « radicalité » sont devenues plus discrètes en public, comme en témoigne la mise au placard de la panoplie bonehead – en particulier le crâne rasé. Parallèlement, les Identitaires s’inspirent aussi des références de gauche (SOS Racisme, Greenpeace, Act Up, le mouvement décroissant, le mouvement squat19, le groupe Noir Désir, le mouvement antifasciste radical, etc), estimant que le succès politique de la gauche s’explique par son hégémonie dans le secteur culturel.

Ils ambitionnent ainsi d’investir des domaines restés relativement vierges: un Wikileaks identitaire, une application Novopress 20 pour tablettes et smartphones, la création de France Pétitions, un site de sondages, l’ouverture d’un nouveau réseau social en ligne, d’un site de rencontre ethnique ou encore d’un site de soutien scolaire.

Les Identitaires innovent surtout dans la communication, où ils comptent plusieurs professionnels, et excellent dans l’art du « buzz » médiatique (en témoignent leurs actuelles « tournées anti-racaille » dans le métro, leur occupation de la terrasse du siège du PS en 2013, leur « apéro saucisson-pinard » en 2010). Tous les cadres sont formés aux techniques de communication: rédaction d’un communiqué de presse, élaboration d’un site Internet, réalisation d’un modèle graphique pour la création d’une bannière ou d’un pochoir, prise de parole en public. « L’enjeu est de ne jamais faire amateur. (…) Les actions symboliques sont pensées comme des produits de communication à destination des journalistes », explique Samuel Bouron.

Cette stratégie a montré son efficacité dans les médias, mais pas encore dans les urnes: c’est le Front national qui semble récolter les fruits de leur travail. Si Marine Le Pen a refusé toute alliance avec les Identitaires, elle peut s’offrir les services de leurs meilleurs éléments, tout en les tenant à distance des postes politiques les plus gratifiants. Ainsi, Arnaud Menu-Naudin, le rédacteur en chef de Novopress – site dont est à l’origine le Bloc identitaire–, a été recruté en 2014 comme assistant du groupe frontiste au Conseil général de Lorraine. De même, lors du mouvement anti « mariage pour tous », les Identitaires ont pu apporter leur savoir-faire en matière de communication et participer à la structuration du mouvement. À cette occasion, certains ont noué des relations avec Marion Maréchal-Le Pen.

© Revue Agone

Mediapart publie dans les pages suivantes deux extraits de l’article de Samuel Bouron, « Un militantisme à deux faces. Stratégie de communication et politique de formation des Jeunesses identitaires ».

« Les beaux quartiers de l’extrême droite », numéro coordonné par les doctorants en sociologie Samuel Bouron et Maïa Drouard. Parution le 13 juin. 208 pages. 20 euros.

Les caractéristiques des institutions totalitaires

Les Jeunesses identitaires comptent dans la plupart des grandes villes plus de militants que les autres groupes d’extrême droite, tels que le Front national de la jeunesse. Selon Samuel Bouron, la clé de l’engagement dans cette organisation se trouve dans l’existence de lieux militants autogérés, véritable entre-soi hors de portée des journalistes ou opposants politiques, qui contraignent eux en public à « se tenir ».(Les coupes sont signalées par des crochets, les notes de bas de page figurent sous l’onglet « Prolonger »).

Dans les coulisses du théâtre identitaire : l’expérience communautaire

[…] L’entrée chez les Identitaires suit un processus standardisé. Le premier contact s’établit en général par mail, excepté lorsque le nouveau militant est introduit par un membre de l’organisation. Un militant est alors désigné parmi les cadres du groupe pour jouer le rôle de « parrain », qui doit vérifier que les motivations du candidat à s’engager sont à la fois plausibles, cohérentes et conformes à la ligne politique des Identitaires. Un discours ouvertement néo-nazi serait par exemple un motif de rejet. Or, si je suis finalement entré dans le groupe, il m’a fallu du temps, lors de la rencontre avec mon « parrain », pour emporter véritablement son adhésion. Malgré mes efforts pour me renseigner sur ce groupe militant, ma façon de me présenter fut certainement, au départ, trop « institutionnelle » et dépendante de l’image que les Jeunesses identitaires renvoient vers l’extérieur.

Ce récit de mon entrée dans le groupe militant montre la difficulté d’appréhender un discours politique lorsqu’il n’est pas rattaché au système symbolique dans lequel il s’inscrit et dont il tire son sens. La participation au contexte d’énonciation donne alors à voir les principes de vision et de division communs au groupe.

L’étape de formation suivante consiste à participer pendant une semaine à un camp identitaire qui regroupe l’ensemble des sections locales. Cette formation a été mise en place en 2003 par Guillaume Luyt et Philippe Vardon, qui en ont été les premiers dirigeants. Leur projet s’élabore en rupture avec l’amateurisme des mouvements nationalistes, pour qui il suffirait d’attendre un sursaut révolutionnaire pour mener l’insurrection et prendre le pouvoir, ce qui rappelle l’argumentaire de Dominique Venner, cinquante ans plus tôt, dans Pour une critique positive. Selon Guillaume Luyt, « une crise de cette envergure, ça ne se prépare pas qu’au fond d’une cave, d’une arrière-salle de bistro ou d’un sous-bois. Le soulèvement spontané et victorieux d’individus isolés, ça n’existe pas. Car avant l’insurrection, il doit y avoir non seulement “la réforme morale, intellectuelle et spirituelle de quelques-uns”, selon le mot de Maurras, mais aussi la constitution d’une communauté combattante, aguerrie, soudée et identifiée par la masse. C’est précisément à la constitution de cette communauté de combat qu’ont travaillé, une semaine durant, les participants au premier camp d’été des Jeunesses identitaires [27]. » […]

Les camps des Identitaires portent les caractéristiques de ce qu’Erving Goffman appelle les institutions totalitaires, c’est-à-dire « un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées [30] ». Nous, les participants, suivons des activités programmées par la hiérarchie militante, comportant chaque journée un footing de quinze minutes suivi d’étirements, des conférences, une séance de boxe, un atelier pratique (réalisation de matériel militant comme, par exemple, la fabrication de pochoirs), et des veillées nocturnes consistant à chanter autour du feu, ceci exclusivement dans un domaine dont nous ne sortons pas et dans un confort rudimentaire. La discipline est militaire, comprenant un uniforme composé d’un short beige et d’un t-shirt bleu estampillé Identitaires que nous portons tout au long de la semaine, et des mises en rang pour débuter les activités collectives. Tout est fait pour que chaque militant se remette totalement à l’institution et qu’il n’existe plus en dehors des limites qu’elle a tracées.

Aussi, dans le camp identitaire, une multitude de rituels se succèdent pendant une semaine. Les militants qui y participent pour la première fois remplissent dès le premier jour un questionnaire biographique qui porte sur leur parcours : la profession des parents, les diplômes obtenus, la situation professionnelle et matrimoniale, mais aussi l’expérience militante et les différentes ressources mobilisables en politique. C’est sur la base de ce questionnaire qu’a lieu un entretien ultérieur avec les chefs des Jeunesses identitaires, qui vise à retracer tout le parcours biographique de l’individu, jusqu’à son engagement militant. Le questionnaire biographique et l’entretien visent à faire prendre conscience des « trésors » que la personne porterait en elle et de l’importance du « combat » qu’elle devrait mener [31].

Cette rencontre avec les représentants de l’institution est le moment par lequel la vie des militants est censée prendre un nouveau sens, parce qu’on leur donnerait à voir le monde sous un nouvel angle. Comme un personnage de roman, le jeune militant est supposé découvrir qu’il est le détenteur des traditions de son pays, et porte sur ses épaules tout son héritage familial, qui risquerait d’être détruit par l’intrusion d’ennemis bien décidés, dans cet imaginaire, à imposer une culture « différente ». Tout ce dispositif est censé produire « une révélation de soi » chez les aspirants identitaires. Suivant une logique bien connue et déjà décrite pour d’autres institutions totalitaires, l’écrasement en un seul lieu et un seul groupe de tous les domaines d’activités habituellement séparés – le parcours familial, scolaire, professionnel, politique, etc. – est censé remodeler les identités sociales des personnes enrôlées. […]

Le camp identitaire apparaît ainsi comme un espace de repolitisation et de recombinaison des dispositions sociales, où se rejoue en permanence l’opposition entre le monde militant et le monde extérieur. Les nouveaux militants subissent par exemple dans les premiers jours un bizutage : de faux ennemis simulent une attaque du camp, de façon à les mettre en situation de stress.

Contrairement à ce que l’on pense souvent à propos des « institutions totales », on ne devient pas identitaire en subissant un « bourrage de crâne ». On apprend peu de choses par exemple sur Dominique Venner, Alain de Benoist ou encore Guillaume Faye, pour citer des figures intellectuelles qui inspirent le mouvement identitaire. La doctrine n’est pas véritablement transmise explicitement. Mais cela ne signifie pas que l’on n’y apprend rien. Les multiples rituels qui parsèment la vie collective transmettent en fait une certaine vision du monde, parce qu’ils instaurent des divisions fondamentales de l’ordre social [33]. On entre dans une sorte de jeu de rôles où les jeunes Identitaires seraient des héros, posséderaient la force, le courage, la loyauté – autant de dispositions viriles – et entreraient en guerre contre les « déracinés » – ceux qui ne seraient pas originaires de « l’Europe blanche » –, mais aussi les « bobos » et les « rouges », toujours placés du côté de la faiblesse physique et morale. Le processus de socialisation des Identitaires vise surtout à intérioriser progressivement les modes de classification nécessaires pour savoir interpréter et s’orienter dans le monde politique.

Pour ce faire, les thématiques retenues par les cadres puisent largement dans la culture populaire et peuvent parfois aussi s’inspirer de films grand public, tels que Braveheart, 300, Fight Club ou encore Le Seigneur des anneaux. Un camp d’Identitaires a par exemple été consacré à la trilogie de Tolkien en 2012, où un travail de réinterprétation de l’œuvre a été réalisé. Les militants y avaient été invités à s’identifier au personnage avec lequel ils se sentaient le plus en affinité [34]. Dans le cas de Fight Club, qui les renvoie aussi bien au roman de Chuck Palahniuk qu’à sa version cinématographique réalisée par David Fincher, les militants parisiens des Jeunesses identitaires s’inspirent du « Projet chaos » du film pour choisir le nom de leur section : le Projet Apache. Peu importe que le roman fasse explicitement référence à l’anarchisme, il ne s’agit pas d’appliquer directement le scénario du film, mais plutôt de s’inspirer de son style ou de son esthétique dans la construction du mouvement politique.

L’une des règles du film consiste ainsi à se battre dès sa première apparition au Fight Club. Chez les Identitaires, chaque militant participant à son premier camp est invité à se battre en fin de semaine contre un des siens, pendant environ une minute, dans une mise en scène qui rappelle à certains égards le film. Les deux combattants sont placés au centre d’un ring fictif, les autres militants se répartissant tout autour et encourageant chacun d’entre eux. Le degré de violence est moins important que dans le film et des protections évitent les risques de blessure, mais ceux qui participent à ce rite ont le sentiment de faire partie d’une communauté extraordinaire – de ne pas seulement vivre leur rêve d’héroïsme à travers le personnage d’un film, mais bien de l’incarner eux-mêmes. » […]

Un instrument de contrôle « par le haut » des militants

La division du travail militant et ses limites

À première vue, cette stratégie de création de lieux autogérés, clos sur eux-mêmes, semble contredire le projet « métapolitique » de pénétrer les mondes culturel et politique établis. Mais le retrait du monde opéré par les Identitaires est tout relatif. Les Maisons de l’identité sont presque toujours situées au cœur des grandes villes ; et les sections militantes les plus importantes en nombre, mais également en influence au sein des Jeunesses identitaires, se trouvent dans l’espace urbain, c’est-à-dire à proximité des lieux de pouvoir, aussi bien économiques que culturels. Autrement dit, dans leur stratégie de prise de pouvoir, les Identitaires créent des bases de repli au cœur du système qu’ils souhaitent détruire.

De fait, en dépit de son discours régionaliste, la mouvance identitaire se développe assez peu dans les zones rurales, de même que les pratiques traditionnellement présentes dans ces territoires, comme la chasse et la pêche, sont presque inexistantes. Nous n’y avons pas rencontré non plus d’agriculteurs. En outre, les Identitaires ne font pas partie de la jeunesse la moins diplômée ou la plus démunie économiquement. La grande majorité de ses membres étudient à l’université ou y ont obtenu un diplôme. Ils sont familiers d’une culture scientifique et ne se tiennent pas à l’écart du monde de l’industrie culturelle (cinéma, sport, musique, etc.). Le rejet des attributs du mouvement skinhead peut se justifier politiquement par l’idéologie des cadres, mais il renvoie également à un certain mépris (de classe) envers ces derniers – surnommés les « gogols88 [37] ».

Le code vestimentaire adopté prétend à l’inverse faire preuve d’une certaine « tenue », davantage héritière de la présentation de soi qu’adoptent les étudiants en droit du Groupe union défense (GUD) ou des hooligans contemporains que des bandes nationalistes habituellement associées à des « voyous ». Leur style « casual [38] » se rapproche d’un certain dandysme associant un style sportswear, paraissant jeune et décontracté – par exemple, chaussures de sport vintage comme les Adidas Stan Smith – avec un vestiaire plus traditionnel et plus proche de celui des catégories supérieures, recherchant un effet plus « habillé ». Individuellement, les Identitaires sont difficilement repérables par un œil non averti et peuvent tout à fait être hors de soupçon d’un engagement à l’extrême droite, dans leur milieu professionnel notamment. Certains s’amusent de voir leurs collègues, qui ne connaissent pas leurs opinions politiques, déplorer devant eux les idéologies ayant trait à l’extrême droite.

À l’image du choix de la tenue vestimentaire, le style de vie des Identitaires ne consiste pas à seulement rejeter le monde culturel dont ils font partie. Pour ne pas être tenus à l’écart du jeu politique et médiatique, ils en acceptent les règles, les maîtrisent, mais dans le but de les réinterpréter à leur profit. À cet égard, les Maisons de l’identité constituent des espaces dans lesquels ils « peuvent apprivoiser et s’approprier les systèmes de valeurs du nouveau monde dans lequel ils vivent désormais [39] ». Par ce travail de réinterprétation, la doctrine politique des Identitaires n’apparaît presque jamais sous sa forme explicite, elle se donne toujours à voir en contexte, appliquée à des événements du quotidien.

Pour les dirigeants du mouvement, le camp et les Maisons de l’identité sont indéniablement un instrument de contrôle « par le haut » des militants. Nous avons surtout insisté sur le processus de socialisation des nouveaux venus par les différents rituels qui les constituent progressivement comme membres à part entière du groupe, mais ces mêmes rituels servent aussi à sélectionner et à hiérarchiser les militants entre eux. La fin du camp marque ainsi un certain nombre de distinctions qui viennent récompenser l’engagement de quelques-uns pendant l’année qui s’est écoulée. Les dirigeants consacrent la meilleure section et le meilleur militant. Certains sont nommés pour rejoindre le « clan », qui correspond à la strate supérieure du mouvement.

En fait, une séparation s’établit entre, d’un côté, ceux qui dirigent les sections locales, qui reçoivent les informations de la part des plus hauts gradés chez les Identitaires et qui prennent les décisions localement ; et d’un autre côté, ceux qui se limitent à n’être que des « bras militants ». Cet antagonisme est même souligné par l’hexis des militants présents selon les types de manifestations collectives observées à la suite du camp des Identitaires. Plus on se rapproche d’activités intellectuelles, comme les conférences, nécessitant de rester assis sur une chaise pendant un temps prolongé, et plus le public se restreint à un noyau de cadres. Au contraire, plus l’activité se rapproche d’actions collectives, par exemple un concert de rock identitaire français, et plus le public s’élargit à des physiques plus virilistes (crânes rasés, look skinhead, etc.), dont une partie constitue le service d’ordre, mais qui restent à distance du monde médiatique.

Cette hiérarchie ne s’impose pas de façon mécanique, dans le sens où elle imposerait directement à la « base » ses desiderata. Elle contrôle surtout les ramifications locales en gardant un droit de regard sur l’occupation des postes qui ont un accès à l’espace public et aux médias. Par ce système, les militants les moins présentables restent dans l’obscurité du mouvement et, inversement, ceux qui prennent de l’importance parviennent souvent à s’illustrer dans un domaine particulier : sports de combat, musique, communication, etc. ; bref, ceux qui ont des ressources à faire valoir dans les champs médiatique et politique.

S’ils essaient de donner une image contestataire du mouvement, on s’aperçoit que les Identitaires sont en réalité ajustés à la structure sociale du champ politique, séparant eux-mêmes ceux qui ont des ressources professionnalisables de ceux qui n’en ont pas. Ce mode de contrôle instaure toutefois une relative souplesse, qui offre a priori la possibilité de tirer le meilleur des ressources des cadres militants et autorise une certaine division du travail au sein du réseau. Les Lyonnais sont plutôt reconnus pour la qualité de leur communication, les Parisiens plutôt pour leur esthétique d’avant-garde et leurs productions musicales, les Alsaciens et les Niçois, pour la mise en avant de leurs particularismes régionaux.

Beaucoup de militants qui gravitent autour de plusieurs groupes d’extrême droite ne sont que de passage dans les Maisons de l’identité. Ils peuvent par exemple venir au bar ou participer occasionnellement à un cours de boxe. Éventuellement, ils viennent grossir les rangs des manifestations ou de certaines actions, sans pour autant participer au camp des Identitaires et être perçus comme membres de la section. Cet espace flou qui concentre une nébuleuse d’individus mal identifiés politiquement a plusieurs avantages pour les promoteurs du mouvement. Il donne par exemple l’illusion du nombre aux journalistes, ce qui est l’une des conditions pour que certaines actions soient relayées dans les médias. Pour autant, lorsque survient un problème judiciaire, comme une plainte à la suite d’une agression à proximité d’une Maison de l’identité par des individus manifestement d’extrême droite, les cadres du mouvement peuvent se protéger en déclarant que les agresseurs ne font pas partie des Identitaires. De ce fait, comme la structure militante ne tient pas en un seul bloc, son édifice tombe plus difficilement et, au pire, seule la section locale se trouve ébranlée lors d’une accusation judiciaire.

Pour autant, ce type d’organisation présente aussi des limites. Le schéma classique de la carrière politique des Identitaires consisterait à « faire ses armes » au sein des sections jeunes, puis à s’inscrire après avoir atteint l’âge de 30 ans au Bloc identitaire, pour mener un combat plus directement politique. En réalité, les passages de l’un à l’autre sont relativement rares. À l’exception des dirigeants, beaucoup ne prendront pas leur carte dans un parti et une grande partie des militants se désintéresseront même des activités qui les font sortir de l’entre-soi et rencontrer un public à convaincre. Par exemple, quand Arnaud Gouillon nous annonce, lors du camp, que le Bloc identitaire présentera un candidat pour l’élection présidentielle de 2012 (nous ne savons pas encore qu’il est le candidat désigné), ce qui ouvre l’opportunité d’une plus grande notoriété auprès du public, décision prise sans aucune concertation avec les Jeunesses identitaires, l’accueil se montre le plus souvent plus indifférent ou hostile qu’enjoué. Déjà au sein du camp, Philippe Vardon, cofondateur du Bloc identitaire, n’a pas caché sa déception de ne voir que quelques militants se présenter aux cantonales.

En effet, les militants trouvent généralement peu d’intérêt à faire campagne. Rencontrer les citoyens de son quartier pour défendre ses idées, inventer des slogans, organiser des actions de sensibilisation, tracter au marché, trouver un mandataire financier pour gérer les finances, sont autant de démarches qui font paradoxalement figure de « sale boulot ». Participer au jeu politique implique une forme de soumission qui conduit à perdre le sentiment de radicalité conquis au sein d’un espace anonyme, enchanté et obéissant à ses propres règles. C’est aussi le moyen pour quelques militantes d’exister à distance de la sociabilité viriliste. Mais la plupart restent anonymes et prolongent l’autonomie du camp des Identitaires en reproduisant cet entre-soi dans les Maisons de l’identité, les collages nocturnes, les concerts, les soirées privées ou encore les cours de boxe. Le plaisir de l’appartenance à une communauté d’action et de croyance semble se suffire à lui-même.

L’efficacité politique de la stratégie des Identitaires s’avère ainsi, pour le moment, très limitée. La volonté de s’implanter localement pour se présenter aux élections cantonales et prendre la main sur les territoires qui leur sont les plus favorables n’a pas fonctionné d’un point de vue électoral. Par exemple, l’ambition de Nissa Rebela de devenir la troisième force politique niçoise a été un échec, et les candidats des Identitaires font rarement des scores à deux chiffres quand ils se présentent sous cette étiquette. De manière générale, les Identitaires n’ont pas véritablement enregistré d’autres succès que quelques agitations médiatiques et quand il s’agit d’affaire politique, c’est surtout le Front national qui semble récolter les fruits de leur travail. Celui qui voudrait faire une carrière en politique entrevoit en effet peu de perspectives au Bloc identitaire, alors que dans le même temps, la création du Rassemblement bleu Marine autorise l’intégration de ceux que le parti considère comme les meilleurs éléments des Identitaires. […]

Pour réaliser cette « observation incognito » des Jeunesses identitaires, le chercheur Samuel Bouron a récolté en amont un maximum d’informations pour se « mettre à leur place », non pas en passant « par des canaux scientifiques ou érudits » mais par Internet (sur « les sites communautaires à l’intérieur desquels s’expriment les militants, les sites des différentes sections, les profils Facebook ou encore les vidéos présentant les Identitaires et celles rendant compte des camps de formation précédents, donnant des renseignements sur l’idéologie mais aussi sur leur musique, leurs références cinématographiques et leur esthétique »).

Il explique être « entré dans le mouvement en donnant (ses) véritables nom et statut, informations qui présentaient par ailleurs l’avantage d’être vérifiables sur Internet ».« Je n’ai donc pas fabriqué de toutes pièces une identité virtuelle, qui aurait couru le risque d’un déficit d’authenticité », précise-t-il. Mais « pour être plus crédible », il a mis en avant certains aspects de son parcours biographique ou de ses connaissances: grands-parents paysans et « enracinés » dans une région, pratique de sports de combat, etc.

lu dans leur presse payante (et payée ?) mediapart

Les complots, ça existe (après ce n’est pas toujours aussi fantastique que dans les rêves des illuminés)

Ce n’est pas parce que l’on fait disparaitre un mot, que l’on fait pour autant disparaitre la réalité que ce mot désigne. Éléments de réponse à l’article En finir avec les théories du complot.

 

Définition : Complot : n.m : Entente secrète entre des personnes afin de renverser une personne, de prendre le pouvoir, de s’emparer d’une fonction, d’une autorité.

 

Dictionnaire Larousse : Complot : Atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation.
Résolution concertée de commettre un attentat et matérialisée par un ou plusieurs actes. Par extension, projet plus ou moins répréhensible d’une action menée en commun et secrètement.

Il serait donc aujourd’hui à la mode de prétendre que les complots n’existent pas. Et que quiconque parle de complot est un ridicule complotiste.

Ce raisonnement pour ne pas voir la réalité ne relève t-il pas de la politique de l’autruche ? Que se passe t-il, quand devant l’ennemi, on offre ses fesses en se cachant la tête dans le sable ?

Or, ce n’est pas parce que l’on bannit un mot, que disparait la réalité décrite par ce mot. Complot est un mot fort utile : le bannir est idiot. Ce ne serait pas le premier mot ou concept que l’on abandonne à de dangereux idéologues qui en font n’importe quoi.

Pour décrédibiliser le concept de complot, il est donc de bon ton de citer les rumeurs les plus farfelues : complots illuminatis, maçonniques, Rose Croix, sionistes…

On omettra de mentionner dans cette liste les complots ourdis par les extra-terrestres… Ainsi que les innombrables complots fomentés par le grand capital !

Oui, il a existé, et il existe certainement encore, d’authentiques complots. Et ce n’est pas faire du Soralo-Dieudonné que de le dire : Et c’est là que certains se heurtent au faux-problème de l’usage du mot complot.

Le complot, c’est vieux comme le monde

Les complots sont aussi vieux que l’Histoire de l’humanité. Des archéologues ont par exemple retrouvé les traces administratives du procès d’un complot ourdi il y a 3000 ans en Egypte contre le pharaon de l’époque. Pendant des siècles, la Rome antique bruisse de complots. Ainsi que les palais des Borgias. Henri IV et le Duc de Guise ne sont pas morts seuls d’une bête chute de vélo…

Plus proche de nous, tout au long de l’Histoire moderne, des industriels, banquiers, hommes d’affaire de diverses nations ont mis en place des tas de stratégies secrètes (en tout cas pas annoncées publiquement) pour atteindre leurs objectifs : réduire les salaires, réduire les « charges », réduire les droits sociaux, etc. Des objectifs pragmatiques. Pas ésotériques vous remarquerez bien.

Dans les années 30, ce n’était pas que pour les beaux yeux d’Adolf que Ford offrait aux nazis les bénéfices de ses usines allemandes.

Au fait, une stratégie secrète pour prendre le pouvoir, ça s’appelle… comment déjà ?

Evoquons quelques complots célèbres du XXème siècle

La Cagoule a échafaudé un complot qui a échoué. C’est d’ailleurs parce qu’il a échoué qu’on l’a qualifié de complot dans les manuels d’Histoire. Souvenons-nous que si le Front Populaire dissout les ligues, ce n’est pas juste pour embêter des anciens combattants, mais bien parce que tout ces fascistes de l’époque, financés par de grands patrons, complotaient à mort pour renverser la République. Ce qui sera d’ailleurs fait en 40, à l’occasion de ce que certains nommeront « une divine surprise », pas tellement surprenante pour les milieux dirigeants qui y œuvrent depuis les années 20.

Il est évident que la facilité avec laquelle les régimes fascistes prennent le pouvoir en Europe entre 1922 et 1940, que l’écroulement militaire de la France en 40, ne sont pas les fruits d’une série de malencontreux hasards comme on veut bien le dire. Comme cela a été démontré, (de Marc Bloch au général De Gaulle, en passant par Henri Guillemin, jusqu’à Annie Lacroix-Riz), ces drames sont le résultat de stratégies secrètes de grands patrons, industriels et banquiers. Toujours au pouvoir aujourd’hui d’ailleurs. Allez, ne parlons que de Liliane Bettencourt et de son papa (qui le valait bien), qui a financé la Cagoule avec Michelin et compagnie, puis collaboré à fond, sans avoir été puni comme Renault l’a été à la Libération.

Encore un complot made in France : le putsch de De Gaulle, qui en 1958 arrive au pouvoir sur les épaules des parachutistes. Au fait, comment nomme t-on un complot qui réussit ? Hé oui, la Vème République est née dans un coup d’état, certes soft. Ce que l’on ne dit pas dans les manuels d’Histoire, alors que les détails de l’Opération Résurrection ont été racontés par les auteurs de ce complot eux mêmes.

Le 11 Septembre 1973, Pinochet ne prend-il pas le pouvoir au Chili à l’occasion d’un complot organisé avec les USA ? Souvenons-nous qu’Allende, qui faisait confiance à Pinochet, n’a rien vu venir : le secret pour prendre le pouvoir au Chili devait donc être bien gardé. Qui osera prétendre sérieusement que ce putsch n’a pas été préparé lors… d’un complot ?

Pour ne parler que de la CIA, (mais on pourrait tout aussi bien faire la sanglante, occulte et très peu glorieuse histoire de la Françafrique et ses cortèges de dictateurs installés par la France à l’occasion de complots), si vous voulez des complots authentiques made in USA, regardez sur Youtube l’excellente série sur l’Histoire des guerres secrètes de la CIA, produite et diffusée par ARTE : vous y verrez 50 ans d’histoires d’authentiques complots : Iran, Guatemala, Cuba, (Kennedy ?)… Vous entendrez, dans ce doc, des agents et directeurs de la CIA eux mêmes qualifier de complots leurs propres opérations.

Certes, le mot « complot » est miné

Il est encore plus miné depuis que des Dieudo-Soral-Pen s’en sont emparé. Encore plus délicat à utiliser, car il fait tout de suite « délirant » et prête au ricanement illuminati-maçonico-sionisto-extraterrestre.

L’usage délicat du mot complot relève du même faux-problème que celui posé par des analyses exactes énoncées par le FN : que faire quand le FN n’énonce pas un constat erroné ? Que dire quand, au milieu de son discours abject, Le Pen propose une analyse qui tient la route ? Par exemple sur la dictature de l’Europe de Bruxelles, ou sur le coup d’état qui a suivi le référendum de 2005, ou à propos de la complicité UMP-PS. Dans certains milieux de la gauche qui se croit bien pensante, il est interdit de dire qu’un constat exact énoncé par le FN est exact… sous prétexte que c’est le FN qui l’a énoncé. Si Le Pen dit que 4 et 4 font 8, il faudrait, par opposition, décréter que ça fait 9 ?

Or, c’est oublier que l’extrême droite a toujours volé des analyses à la gauche. Hé oui, dans « national socialisme », il n’y a pas que national : Il faut bien ancrer le délire fasciste sur des constats exacts, qui nous sont généralement dérobés.

Il faut d’ailleurs remarquer que le FN s’entoure en ce moment d’intellectuels qui savent causer, piquent certainement des analyses dans le Monde Diplomatique, et font des discours bien au dessus du niveau Le Pen père et fille : on est de moins en moins dans le « Durafour crématoire ». J’ai entendu sur France Culture le jeune Aymeric Chauprade, nouveau conseiller affaires étrangères de Le Pen. Attention, ce n’est pas un crétin inculte. Soral non plus : ne surtout pas les sous estimer, et encore moins leur laisser le terrain de l’analyse ou du vocable. Les discours de ces gens là fonctionnent en deux étapes. 1/ Constat exact. 2/ « Solution » délirante.

Donc, NON. Ce n’est pas parce que Le Pen dit que 4 et 4 font 8, qu’il faut affirmer que ça fait 9. Ce n’est pas parce que des imbéciles parlent de complots absurdes que des complots n’existent pas. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’on combat efficacement le discours de l’extrême droite.

Ce n’est pas parce que des Dieudonné et des Soral évoquent des complots délirants que de réels complots n’existent pas

Syndrome et métaphore de ce que je dis : l’excellente série que je vous conseille sur les guerres secrètes de la CIA, est promue sur Youtube par… « Quennelle TV » et « antisystème »… Horrible illustration de mon propos.

Le Pen, Dieudonné et Soral peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Mais nous n’avons pas à adapter nos discours en fonction de ce dit l’extrême droite. Nous n’avons pas à nous interdire l’usage de mots utiles, sous prétexte que nos ennemis les utilisent.

Alors, avec son courage à deux mains, on reprend aussi son dictionnaire et ses livres d’Histoire et on ne lâche rien. Pas même un mot.

Jibédé. www.polemixetlavoixoff.com

lu sur la rotative

Illustration : Adolf Hitler en compagnie de Louis Renault au salon de l’auto de Berlin en 1939.

P.-S.

Il y a des tas de ragots sur internet, notamment Wikipedia, concernant l’excellente et très rigoureuse historienne Annie-Lacroix Riz, décriée par des gens qui ne se sont jamais donné la peine de lire ses très sérieux ouvrages sur la collaboration et Vichy. Je suis d’ailleurs effrayé par la façon dont l’Histoire est écrite par des gens d’extrême droite sur Wikipedia qui est devenu LA référence en tout. Bientôt une chronique sur Brothermedia ?
De Lacroix-Riz, je vous conseille notamment le très brillant Choix de la défaite. Vous pouvez aussi écouter ce passionnant entretien en 3 épisodes rappelant comment travaille un historien sérieux :
Avec l’historienne Annie Lacroix-Riz 1/3 « Les archives sont impitoyables ! »
Avec l’historienne Annie Lacroix-Riz 2/3 La Synarchie : une Histoire sous contrôle
Avec l’historienne Annie Lacroix-Riz 3/3 « Plutôt Hitler que le Front Populaire ! »

Question de salarié : la responsabilité du fond de caisse ….

– heu dis Punkastor, toi qui est syndiqué… mon patron il est pas content : Quand j’ai compté ma caisse l’autre jour il manquait genre… 27.10 euros !
je ne sais pas d’où venait l’erreur. Depuis j’ai démissionné maintenant il me réclame ces 27.10 sinon il refuse de me donner mon salaire et mon solde de tout compte !
– ah toto le livreur, quand vas tu savoir compter ta caisse sans erreur ? Mais la retenue sur salaire est illégale ton patron devrais le savoir…
-Sauf que là il y a faute de ma part puisque de l’argent leur appartenant a disparu! J’me vois mal leur dire « vous devez me payer exactement telle somme alors que j’ai perdu une partie de mes sous de ce jour la »

heu.. y a des textes de loi la dessus?

 


 

Article L122-42

Les amendes ou autres sanctions pécuniaires sont interdites.

Toute disposition ou stipulation contraire est réputée non écrite.

NOTA :Code du travail L. 152-1-5 : sanction pénale. * Ordonnance 2007-329 2007-03-12 art. 14 : Les dispositions de la présente ordonnance entrent en vigueur en même temps que la partie réglementaire du nouveau code du travail et au plus tard le 1er mars 2008.

La loi n° 2008-67 du 21 janvier 2008 dans son article 2 X a fixé la date d’entrée en vigueur de la partie législative du code du travail au 1er mai 2008.

 

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Nouveaux textes:

-Déjà, j’ai l’impression que le fond de caisse se fait sur tes propres thunes, pratique courante dans la restauration mais illégale (du moins on ne peut pas t’imposer de créer un fond de caisse sur tes propres finances). En général les restaurateurs font ça pour pouvoir te sanctionner pécuniairement plus facilement en cas d’erreur de ta part.

C’est pas une faute lourde donc? Comment je peux prouver que j’ai pas mis les sous dans ma poche?
C’est à lui de prouver que tu as volontairement volé cet argent, autrement-dit, même s’il t’avait vu de ses yeux te servir dans la caisse, sans témoin ce serait déjà difficile pour lui.


-J’ai signé un papier comme quoi je suis ok pour la retenue sur mon salaire
. J’vais pas mentir, j’étais paniqué sur le moment. 180€, c’est une somme inédite dans ce restau. C’est trop tard? Et pour mes 30€, ai-je une chance de les revoir? (20€ fond de caisse de MA poche, 10€ de tips que je comprendrai qu’ils partent, osef)?
– Tout texte régissant ton emploi, que tu signe ou non, est nul et non avenu s’il est moins avantageux que le code du travail. Tu peux signer ce papier, ou un autre disant que tu t’engage à lui donner un rein, c‘est comme-si le document n’avait jamais existé!

Pour résumer: ton patron est un bel enfoiré, si tu es en période d’essai et que tu t’oppose à sa décision, il va certainement céder pour pas faire de vagues et te virer dans la foulée. Si tu commence à céder la dessus il va continuer à entuber son prochain… Pas facile l’auto-organsiation des travailleurs par eux même, hein toto-le-livreur ?

C’est un point de droit du travail présenté par pipo et chico, padawans au pole juridique de la bourse du travail

Quand les écrans publicitaires espionnent nos comportements dans le métro et les magasins

L’installation d’écrans publicitaires numériques se poursuit un peu partout dans les grandes villes. Ces écrans sont souvent accompagnés de caméras ou de capteurs d’audience, afin d’évaluer l’efficacité de la publicité, et d’adapter cette dernière aux comportements des passants ! Ces caméras sont-elles activées ? Quelles sont leurs conséquences sur notre anonymat ? Leur installation est-elle encadrée, comme le prévoit la loi ? L’association Résistance à l’agression publicitaire sonne l’alarme.

Bientôt des caméras dans les panneaux publicitaires ? Stéphane Dottelonde, président de l’Union de la publicité extérieure, répond dans un récent webdocumentaire :

- « Concernant les caméras, elles n’existent pas. C’est un pur fantasme. On n’a non seulement pas la possibilité, mais pas le droit de filmer quelqu’un, d’enregistrer son visage, et encore moins de connaître son identité. Franchement, c’est un pur fantasme. Ça n’est pas possible et ça ne sera pas possible. »

- « Donc, il n’y a pas de caméras dans ces panneaux ? »

- « Non, il n’y pas de caméras. Il pourrait y avoir des dispositifs de comptage du nombre de gens qui passent devant un panneau publicitaire. Mais de penser que l’on pourrait identifier un individu, c’est bien entendu totalement interdit et ça ne sera pas le cas, rassurez-vous, on ne filmera pas devant un panneau publicitaire. »

Mais que sont donc ces capteurs d’audience et de fréquentation ?

Les entreprises qui vendent ce type de technologies parlent pudiquement de « petits capteurs vidéos ». Ces capteurs sont en fait des caméras qui envoient des flux vidéos analysés en temps réel par un ordinateur.

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) les définit ainsi [1] : « Les dispositifs de mesure d’audience (dans des cafés par exemple) consistent à placer des caméras sur des panneaux publicitaires afin de compter le nombre de personnes qui les regardent, le temps passé devant ceux-ci, et parfois même l’estimation de leur âge et de leur sexe. »

Jusqu’où peuvent aller ces capteurs d’audience ?

D’après les sociétés qui les exploitent, ces capteurs « comptent et classifient les visages en déterminant combien de visiteurs ont regardé la zone étudiée et pendant combien de temps. […] Ils révèlent le nombre d’Occasions De Voir (ODV), le nombre de spectateurs réels, leur temps de présence et d’attention, ainsi que leur répartition démographique (par sexe et tranche d’âge). Des informations tierces, telles que le nombre d’entrées dans le magasin, ou les données de caisse, peuvent également être intégrées pour diverses analyses de corrélation. » [2]

Si ces capteurs peuvent déterminer si les visiteurs regardent la publicité, c’est qu’ils sont dotés de dispositifs d’oculométrie, c’est-à-dire d’une technique d’enregistrement des mouvements des yeux : ce sont donc des capteurs qui regardent où se pose notre regard.

Ainsi en théorie, l’annonceur peut savoir en temps réel si les passants voient bien le logo en haut à droite de l’écran après avoir vu le décolleté plongeant que le publicitaire présuppose désirable au centre, afin que l’idée du plaisir puisse bien être associée au logo de la marque. Et si jamais les analyses montrent que personne ne voit pas le logo mais seulement le décolleté, il est possible, du jour au lendemain, de déplacer le logo afin qu’il soit plus proche du décolleté, afin que l’association plaisir/marque soit bien faite par le cerveau. Cet exemple peut paraître caricatural, mais malheureusement les attributs sexuels (et féminins le plus souvent) restent des « arguments de vente » qui ont la vie dure…

Pour l’instant, on nous habitue à ce type de technologies pour des « bonnes causes ». Ainsi, l’ONG Amnesty International a fait une affiche qui changeait lorsqu’on la regardait ou non pour dénoncer les violences conjugales [3].

Et les dispositifs de fréquentation ?

Ici, ce ne sont pas des caméras mais des appareils permettant de repérer les téléphones portables avec leur identifiant statique unique.

Toujours selon la Cnil : « Pour les dispositifs de mesure de fréquentation des lieux (dans les centres commerciaux et les aéroports), des boîtiers captent les données émises par le téléphone portable et calculent la position géographique des personnes. Ces systèmes permettent d’établir des statistiques de fréquentation sur la base d’une analyse des comportements. Par exemple, ils rendent possible de savoir combien de personnes ont fréquenté un centre commercial tel jour à telle heure mais aussi d’avoir connaissance des trajets d’une même personne. »

Une société toulousaine, TrenCube, a ainsi développé un capteur qui « permet de détecter tous les smartphones, qui émettent un identifiant statique unique. Le capteur TrenCube est en mesure de récupérer cette information et de la traiter afin d’observer des tendances et de produire un rapport d’analyse sur la façon dont les clients se déplacent et donc achètent dans les magasins. TrenCube est capable de déterminer combien de temps ils restent dans chaque rayon et combien de fois ils reviennent avant de passer à l’acte d’achat. TrenCube permet ainsi de comprendre le comportement des clients dans le monde réel de la même façon qu’un Traffic Manager analyse le comportement et les visites des internautes sur son site e-commerce. » [4] Ladite société vante la discrétion de son appareil ainsi : « Grâce à sa petite taille, notre capteur se dissimulera facilement sous votre caisse. »

Ces données de fréquentation du magasin peuvent permettre de savoir si une campagne de publicité a fait croître le nombre de clients dans le magasin. De manière secondaire, elles permettent aussi de surveiller l’activité des vendeurs et de savoir si la baisse du chiffre d’affaires est due à une baisse de fréquentation ou à une mauvaise « performance de son équipe commerciale ».

Quelles données sont recueillies ? L’anonymat est-il préservé ?

On le voit, ces technologies permettent de recueillir énormément de données et de les recouper avec d’autres. Les sociétés développant ces systèmes de mesures automatiques clament haut et fort que toutes les données récoltées par leurs systèmes sont anonymisées à plus ou moins brève échéance, en concédant tout de même qu’il s’agit bien de données personnelles. En effet, affirment-elles, les caméras filment bien les personnes, mais les visages sont floutés après un certain temps (24h selon elles) et les données recueillies par les téléphones portables permettent bien d’identifier un individu, mais sans en divulguer son nom.

Si cette affirmation peut être vraie (anonymisation des données recueillies pour un appareil spécifique), rien n’empêche tel magasin de faire des recoupements avec d’autres informations. Car si un système de mesure permet de savoir quel « téléphone » a fait tel chemin à telle heure, on peut sans problème faire correspondre ces données avec les données de caisse et ainsi de recouper un identifiant de téléphone anonyme avec un acte d’achat par carte bancaire nominatif. Et donc faire correspondre cet identifiant avec le nom du propriétaire du téléphone sans que la Cnil ne puisse vérifier quoi que ce soit. De plus, les récentes avancées en matière de reconnaissance faciale [5] peuvent faire craindre les pires dérives si de telles technologies étaient utilisées.

Que dit la loi ?

« Tout système de mesure automatique de l’audience d’un dispositif publicitaire ou d’analyse de la typologie ou du comportement des personnes passant à proximité d’un dispositif publicitaire est soumis à autorisation de la Commission nationale de l’informatique et des libertés. » (article L581-9 du code de l’environnement). La Cnil rappelle « l’importance d’une information claire des personnes » [6]. Cette information était ainsi définie [7] : « Une information claire doit être affichée dans les lieux où sont mis en place ces dispositifs afin de garantir une réelle transparence vis-à-vis du public. Cette information doit, notamment, préciser la finalité du dispositif et l’identité de son responsable. »

En théorie donc, dès qu’un capteur d’audience ou de fréquentation est mis en place, une pancarte signalant son existence et sa finalité doit être visible. Il en va de même pour les magasins équipés de caméras de surveillance qui doivent prévenir « Souriez, vous êtes filmés. ». A la différence qu’ici, on aurait plutôt une pancarte : « Soyez qui vous êtes ! Vos données personnelles et votre comportement sont analysés par nos services marketing pour augmenter nos chances de vous faire acheter nos produits. »

Et en pratique ?

Notons qu’il semblerait que l’obligation de demande d’autorisation à la Cnil ne soit imposée que pour les dispositifs publicitaires et que rien ne soit prévu pour les dispositifs discrets mis sous les caisses des magasins. L’entreprise TrendCube affirme néanmoins que cette « activité a fait l’objet d’une déclaration à la Cnil qui nous a autorisé à mettre en œuvre nos traitements ». Nous n’avons pas encore pu vérifier cette affirmation, mais aucun capteur d’audience clairement signalé par des magasins ou à l’abord de dispositifs publicitaires ne nous a été signalé. En revanche, il est certain que des capteurs d’audience ont été mis en place sans que les passants soient informés, comme le montre le cas d’un magasin de prêt-à-porter dévoilé par un reportage de France 5 [8].

Dans ce reportage, Béatrice Querette, directrice de l’agence Merchanfeeling, très fière d’avoir installé des caméras infrarouges qui filment la rue à partir d’une vitrine pour analyser le comportement des passants sans aucun panneau pour les avertir, se justifie et nous explique « qu’une vitrine, c’est fait pour rêver. Donc, si on commence à leur dire qu’on met une petite caméra pour voir combien de temps ils ont regardé la vitrine [rires], on enlève la part de rêves et c’est dommage. »

Voir à partir de 35″57 :

Comme on le voit, il est très facile de mettre en place un système de mesure automatique d’audience manifestement illégal puisque non signalé, et même d’en parler dans les médias, sans que la Cnil ne soit au courant ou daigne réagir.

Quid des écrans publicitaires dans les gares et le métro parisien ?

La société Media Transports a commencé début 2010 à déployer des écrans numériques, d’abord massivement dans les stations de métro parisien, et depuis dans toutes les gares SNCF de France, progressivement. Ces écrans possèdent deux discrètes ouvertures rectangulaires en haut du support qui dissimulent des capteurs d’audience.

« Si les capteurs étaient allumés, on informerait le public. Pour l’instant, on a décidé de ne pas activer tout ce qui permet de mesurer l’audience », explique en 2010 Norbert Maire, directeur de l’innovation de Media Transports à cette époque [9] La technologie existe puisque la Cnil a contrôlé le système de mesure d’audience intégré dans ces écrans de 2 m² début 2009 [10]. Mais il a été décidé de ne pas l’activer puisque, au début du déploiement en tout cas, « l’attrait de la nouveauté suffi[sait] pour le moment pour commercialiser les espaces publicitaires sans fournir de mesure d’audience aux annonceurs ». Norbert Maire précise cependant en 2010 : « Mais on se réserve la possibilité de mettre des capteurs sur les écrans. » Et rajoute qu’étant donnée la pugnacité des associations antipub, cela ne se ferait « ni en 2010, ni même en 2011. Il faudra que les mentalités évoluent ».

En clair, Media Transports attend que nous soyons habitués aux écrans, qu’ils fassent partie de notre quotidien, avant d’activer les caméras surveillant notre comportement. Cependant rien ne nous prouve que ces caméras ne sont pas déjà activées. En effet, à notre connaissance, la Cnil n’a pas établi de contrôles sur ces capteurs d’audience depuis plus de quatre ans. Et donc personne, à part les employés de Media Transports, ne peut savoir si les caméras sont allumées ou non, secret professionnel oblige.

Quelle légitimité de ces capteurs ? Quel consentement des sujets ?

La Cnil n’a toujours pas répondu sur la question du consentement des personnes concernées [11]. Le RAP considère toujours que ces capteurs ne respectent pas l’article 6 de la loi n°78-17 du 6 juillet 1978 qui prévoit qu’un « traitement ne peut porter que sur des données à caractère personnel qui (…) sont collectées pour des finalités déterminées, explicites et légitimes ». La légitimité commerciale et publicitaire est fortement contestable, surtout dans l’espace public et les transports en commun.]]. Les capteurs ne répondent à aucune des cinq conditions permettant d’être exempté du recueil du consentement. Mais surtout, la loi sur la vidéosurveillance doit s’appliquer. Si tel était le cas, ces dispositifs ne sauraient être autorisés, puisque cette dernière impose aux systèmes de surveillance de viser un objectif de sécurité des personnes et des biens. Or tel n’est manifestement pas le cas pour ces capteurs.

Il serait temps que la Cnil s’intéresse sérieusement à ce sujet pour éviter que nous ne devenions d’ici peu les cobayes d’expérimentations publicitaires dès que l’on sort de chez soi. Quant à Stéphane Dottelonde, nous le laissons méditer sur les « fantasmes » que sont ces capteurs d’audience…

L’association Résistance à l’agression publicitaire

- L’association Résistance à l’agression publicitaire et « Souriez, vous êtes filmés » ont écrit à la Cnil pour lui demander d’être vigilante sur ce sujet, et de leur communiquer toutes les autorisations délivrées pour ce type de dispositifs, afin de pouvoir vérifier si, au moins, une information est bien affichée dans les magasins qui en possèdent. Les citoyens peuvent se manifester auprès de la Cnil pour appuyer ces demandes.

- A lire aussi : Guérilla non-violente contre les écrans publicitaires « espions » de la RATP

Photo de une : reportage dans le métro parisien, Olivier Marcolin & Remysh, © Ganda-Prod / Basta !

lu dans basta !

Notes

[1Dans son article du 4 octobre 2010.

[3Campagne contre la violence conjugale, Paperblog du 3 août 2010.

[4« TrenCube, un capteur qui analyse la fréquentation des magasins », Connected-Objects.fr du 26 février 2014.

[5« Reconnaissance faciale : un algorithme a battu les humains », Futura-Sciences.com du 25 avril 2014.

[6Dans son article du 4 octobre 2010.

[7« Dispositifs d’analyse du comportement des consommateurs : souriez, vous êtes comptés ! »Avis de la Cnil du 19 avril 2010

[8« Consommateurs pris au piège », documentaire du 13 mai 2012 sur France 5, à partir de 35 min 57.

[9« Ecrans publicitaires dans le métro : le retour », Les Inrocks du 4 mai 2010.

[10« France : La CNIL contrôle les Numeri-Flash de Metrobus et publie ses constatations », Ooh-tv du 5 mai 2009.

[11Depuis que la Cnil a rendu son avis du 19 avril 2010, la position du réseau Résistance à l’agression publicitaire (RAP) n’a pas changé sur le sujet. Lire « La CNIL sur les écrans publicitaires « espions » : avis partiel voire partial », communiqué de presse du réseau Résistance à l’Agression Publicitaire du 20 avril 2010