De la ferme des animaux

Je ne sais pas pourquoi  mais l’autre jour je relisais « La ferme des animaux » de George Orwell — si tu ne l’as pas lu, tu devrais, c’est vachement chouette — et je me disais que, comme pour 1984, Orwell avait tout compris.

Ce — petit — livre, raconte l’histoire des animaux d’une ferme, à bout de souffle, qui souffrent d’être exploités par un maître tyrannique, et qui en ont ras la casquette. Le proprio de la ferme les fait tourner en bourrique en leur imposant des cadences infernales. Les animaux se rebellent et montent une sorte de scop autogérée, mais c’est pas si facile que ça en fait…

Attention : ce billet est « un billet dont tu es le héros » (comme les livres dont tu croyais être le héros quand tu étais gamin, je sais, c’est déceptif). Donc tu as le choix : Soit tu veux la version originale d’Orwell de « La ferme des animaux » (un peu remasterisée quand même), soit tu veux une version plus moderne. C’est toi qui vois !
La version originale d’Orwell :

Donc un jour, les cochons décident que c’est marre et qu’il faut se rebeller pour en finir avec tout ça. Le chef des cochons (oui, parce que chez les cochons aussi, il faut un chef) prend alors la tête de la rébellion, et fait un discours dans la grange qui transcende la foule. Une sorte de discours du Bourget pour les animaux. (Je crois que tu commences à me voir arriver avec mes gros sabots hein ?)

Et du coup, en écoutant ce discours, les animaux sont super contents ! Imagine un peu, l’un des leurs dit qu’il y en a marre ! Ça suffit ! L’ennemi c’est le fermier ! Alors dis-toi bien que les animaux, ni une ni deux, se décident à voter pour le chef des cochons, parce que bon, il a parlé à leur coeur, vois-tu ?

Le chef des cochons gagne les élections, et vire le fermier à grands coups de pied au cul. Pendant un temps c’est la fête dans la ferme. Les animaux dansent et chantent, tout heureux de n’être plus exploités pour rien, ils vont pouvoir travailler pour eux-mêmes, produire des richesses qui leur rapporteront enfin directement. JOIE ET ALLÉGRESSE.

(Tu sens que ça commence un peu à sentir la merde pour les animaux hein ? Mais sois patient un peu veux-tu ?)

Petit à petit, les cochons, qui avaient mené la fronde quand même, souviens-toi, prennent leurs aises. Ils vont habiter dans les appartements de l’ancien fermier. Ils picolent et portent ses vêtements. Bon, tu vas me dire que quand t’es bourré, tu peux bien te déguiser. C’est pas faux.

Sauf que, pendant tout ce temps, ce qu’on ignorait, c’est que les cochons avaient caché une portée de chiots, au cas où. Au cas où quoi me diras-tu ? Excellente question Sherlock. Qui n’a rien à se reprocher a-t-il besoin de chiens de garde ?

Et donc, comme tu le pressentais, toute cette histoire va mal finir. Parce que vois-tu, juste après s’être libérés du méchant fermier, les animaux libres de la ferme subissent un rude hiver (parait-il à cause d’une obscure banque d’investissement qui aurait spéculé sur des produits agricoles pourris) et du coup, tout ce qu’on avait promis avant devient caduque parce que c’est la crise mon bon monsieur.

Les cochons décident donc de sauver les meubles, et appellent à la rescousse leurs voisins de la ferme d’à côté. Des Allemands paraît-il. Soit.
Cette fréquentation donne des idées bizarres aux cochons. Tout à coup, le travail devient un coût. Les animaux d’ici seraient moins compétitifs que ceux de là-bas (alors que les animaux de là-bas sont en majorité vieux et vivent sur la retraite de ceux d’ici, mais là n’est pas la question n’est-ce pas ?).

Pendant qu’on discute démographie, les cochons eux, ont décidé qu’il était temps de s’adapter. « Il faut être pragmatique, enfin » disent-ils. De leur devise de départ :

« Tout ce qui se tient sur deux pattes est un ennemi sauf les volailles.
Tout ce qui se tient sur quatre pattes est un ami.
Nul animal ne portera de vêtements.
Nul animal ne dormira dans un lit.
Tous les animaux sont égaux. »

ils décident de passer à « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres. »

Le changement, c’est lentement, en définitive.

On va arrêter l’analogie ici si tu veux bien. Parce que l’extrait le plus intéressant de ce livre c’est la dernière scène, que je vais te livrer en intégralité juste là :

« Il n’adressait qu’une seule critique à l’excellent discours de bon voisinage de M. Pilkington, qui s’était référé tout au long à la ferme des animaux. Il ne pouvait évidemment pas savoir – puisque Napoléon l’avait caché- que cette raison sociale avait été récusée. La ferme serait connue à l’avenir sous le nom de la ferme de manoir. […] Que chacun remplisse sa chope à ras bord. Messieurs, je bois à la prospérité de la ferme du Manoir ! »

Ce furent des acclamations chaleureuses. Et les chopes furent vidées avec entrain. Mais alors que les animaux observaient la scène du dehors, il leur parut que quelque chose était en train de se passer. Pour quelles raisons les traits des cochons n’étaient plus tout à fait les mêmes ? Les yeux fatigués de Douce glissaient d’un visage à l’autre. Certains avaient un quadruple menton et d’autres triple. Mais qu’est-ce que c’était qui avait l’air de se dissoudre, de s’effondrer, de se métamorphoser ? Les applaudissements s’étaient tus. Les convives reprirent la partie de cartes interrompue, et les animaux silencieux filèrent en catimini.

Ils n’avaient pas fait vingt mètres qu’ils furent cloués sur place. Des vociférations parvenaient de la maison. Ils se hâtèrent de revenir mettre le nez à la fenêtre. Et, de fait, une querelle violente était en cours. Ce n’étaient que cris, coups assénés sur la table, regards aigus et soupçonneux, dénégations furibondes. La cause du charivari semblait être due au fait que Napoléon et M. Pilkington avaient abattu un as de pique en même temps.

Douze voix coléreuses criaient et elles étaient toutes les mêmes. Il n’y avait plus maintenant à se faire de questions sur les traits altérés des cochons. Dehors, les yeux des animaux allaient du cochon à l’homme et de l’homme au cochon, et de nouveau du cochon à l’homme ; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. »

La version actuelle :

Donc un jour, les socialistes décident que c’est marre et qu’il faut se rebeller pour en finir avec tout ça. Le chef des socialistes (oui, parce que chez les socialistes aussi, il faut un chef) prend alors la tête de la rébellion, et fait un discours au Bourget qui transcende la foule.

Et du coup, en écoutant ce discours, les gens de gauche sont super contents ! Imagine un peu, l’un des leurs dit qu’il y en a marre ! ça suffit ! L’ennemi c’est la finance ! Alors dis-toi bien que les gens, ni une ni deux, se décident à voter pour le chef des socialistes, parce que bon, il a parlé à leur coeur, vois-tu ?

Le chef des socialistes gagne les élections, et vire le nabot à grands coups de pied au cul. Pendant un temps (une nuit) c’est la fête dans la France. Les gens dansent et chantent, tout heureux de n’être plus exploités pour rien, ils vont pouvoir travailler pour eux-mêmes, produire des richesses qui leur rapporteront enfin directement. JOIE ET ALLÉGRESSE.

(Tu sens que ça commence un peu à sentir la merde pour les Français hein ? Mais sois patient un peu veux-tu ?)

Petit à petit, les dirigeants de gôche, qui avaient mené la fronde quand même, souviens-toi, prennent leurs aises. Ils vont habiter dans les appartements de l’ancien président. Ils picolent et portent ses vêtements. Bon, tu vas me dire que quand t’es bourré, tu peux bien te déguiser. C’est pas faux.

Sauf que, pendant tout ce temps, ce qu’on ignorait, c’est que les socialistes avaient caché une portée de chiots, que l’on pourrait appeler au hasard, Jean-Marie Le Guen, David Assouline, Laurent Joffrin, Mathieu Pigasse… Au cas où. Au cas où quoi me diras-tu ? Excellente question Sherlock. Qui n’a rien à se reprocher, a-t-il besoin de chiens de garde ?

Et donc, comme tu le pressentais, toute cette histoire va mal finir. Parce que vois-tu, juste après s’être libérés du méchant président de droite, les Français subissent une rude conjoncture (parait-il à cause d’une obscure banque d’investissement qui aurait spéculé sur des produits financiers pourris) et du coup, tout ce qu’on avait promis avant devient caduque parce que c’est la crise mon bon monsieur.

Les dirigeants socialistes décident donc de sauver les meubles, et appellent à la rescousse leurs tropismes de droite. Soit. Cette fréquentation donne des idées bizarres aux socialistes français. Tout à coup, le travail devient un coût. Les Français seraient moins compétitifs que leurs voisins (alors que leurs voisins sont en majorité vieux et vivent sur la retraite de ceux d’ici, mais là n’est pas la question n’est-ce pas?).

Pendant qu’on discute démographie, les socialistes, eux, ont décidé qu’il était temps de s’adapter. « Il faut être pragmatique, enfin » disent-ils. De leur devise de départ « le changement c’est maintenant », ils décident de passer à « le changement c’est quand on pourra ».

Le changement, c’est lentement, en définitive.

On va arrêter l’analogie ici si tu veux bien. Parce que l’extrait le plus intéressant de ce livre c’est la dernière scène, que je vais te livrer en intégralité juste là :

« Il n’adressait qu’une seule critique à l’excellent discours du bon voisin de droite, qui s’était référé tout au long au modèle allemand. Il ne pouvait évidemment pas savoir—puisque Francois Hollande l’avait caché—que cette raison sociale avait été récusée. La France serait connue à l’avenir sous le nom de France compétitive. […] Que chacun remplisse sa chope à ras bord. Messieurs, je bois à la prospérité de la France compétitive ! »

Ce furent des acclamations chaleureuses. Et les chopes furent vidées avec entrain. Mais alors que les Français observaient la scène du dehors, il leur parut que quelque chose était en train de se passer. Pour quelles raisons les traits des socialistes au pouvoir n’étaient plus tout à fait les mêmes ? Les yeux fatigués de Gérard Filoche (je n’ai pas pu résister, désolé) glissaient d’un visage à l’autre. Certains avaient un quadruple menton et d’autres triple. Mais qu’est-ce que c’était qui avait l’air de se dissoudre, de s’effondrer, de se métamorphoser ? Les applaudissements s’étaient tus. Les convives reprirent la partie de cartes interrompue, et les Français silencieux filèrent en catimini.

Ils n’avaient pas fait vingt mètres qu’ils furent cloués sur place. Des vociférations parvenaient de la maison. Ils se hâtèrent de revenir mettre le nez à la fenêtre. Et, de fait, une querelle violente était en cours. Ce n’étaient que cris, coups assénés sur la table, regards aigus et soupçonneux, dénégations furibondes. La cause du charivari semblait être due au fait que Francois Hollande et un représentant de la droite avaient abattu un as de pique en même temps.

Douze voix coléreuses criaient et elles étaient toutes les mêmes. Il n’y avait plus maintenant à se faire de questions sur les traits altérés des socialistes. Dehors, les yeux des animaux allaient du socialiste à l’homme de droite et de l’homme de droite au socialiste, et de nouveau du socialiste à l’homme de droite; mais déjà il était impossible de distinguer l’un de l’autre. »

Il n’est pas question ici de faire le jeu du FN, ni même de ventiler. Il est juste question de dire que les institutions dépassent les hommes (et les femmes), et que c’est pour cela que la politique en désespère plus d’un. À force d’user jusqu’à la corde une Ve République à bout de souffle, on crée toutes les conditions nécessaires à l’émergence de ces monstres qui se nourrissent de cet interstice que constitue la crise actuelle.

lu sur babordages

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