Squat : « Mme Duflot, je me suis auto-octroyé un appartement »

Cela fait dix-sept ans qu’Armand demande un logement social à Paris. En vain. En octobre, il a craqué et s’est installé dans un 96 m2 vide, en crochetant la serrure.

Depuis la fin des années 90, Armand, 45 ans, cherche un logement social à Paris. Il a adressé un tas de courriers recommandés (avec accusés de réception) – aux mairies d’arrondissement, à la Direction du logement et de l’habitat, au ministère du Logement, à des bailleurs sociaux – pour faire avancer sa demande, qui n’ont rien donné.

En octobre dernier, il a craqué. Après quelques repérages dans la capitale – à pied – il a choisi d’ouvrir un 96 m2 (en HLM) dans le XIXe arrondissement.

Sur Internet, il a téléchargé un guide pour squatteurs, trouvé une technique pour ouvrir une serrure (en finesse) et acheté un kit de crochetage. Puis s’est installé. L’une de ses premières conclusions est la suivante :

« Honnêtement, je pensais que ce serait plus dur que ça. »

« Il y a des logements sociaux libres : la preuve »

Dans une petite lettre datée du 7 novembre 2013 (lire ci-contre), il a confessé son délit à ses principaux interlocuteurs depuis des années. Dont Cécile Duflot, la ministre de l’Egalité des territoires et du Logement. Extrait :

« J’ai l’honneur de vous informer que je me suis auto-octroyé un logement […] Sachez cependant que je n’ai absolument rien détérioré pour entrer dans les lieux et que je suis tout à fait disposé à signer un bail et régler un loyer. »

Il nous explique :

« Je voulais mettre tout le monde devant le fait accompli. Mettre un coup de pied dans la fourmilière. A Paris, il y a des logements sociaux libres. La preuve. »

Depuis neuf ans, il habite dans le XIe arrondissement de Paris et paye un loyer d’environ 1 600 euros dans le privé. « Hors de mes moyens, ce n’est pas tenable. » Avant, il y avait la mère de son fils pour partager les frais.

Là, il est seul et son salaire (très aléatoire, de 0 à 2 000 euros) de dépanneur informatique (à son compte) ne lui suffit plus. « Et pour louer dans le privé, il faut une situation solide. » Son bail prend fin dans quelques semaines. Au moment de la reprise des expulsions en mars, il sera dehors :

« J’ai donc choisi d’anticiper en squattant. »

Il est passé aux aveux trop tôt

Le bonhomme parle calmement. Il dort en moyenne deux fois par semaine dans son nouveau domicile. A l’intérieur, il n’y a rien. Pas de lumière ni de chauffage, juste des sacs de couchage, pour lui et son fils de 12 ans – qui vient rarement parce qu’il vit la majeure partie du temps avec sa mère.

Il admet ne pas avoir réfléchi à tout et que sa démarche, sur certains points, peut paraître incohérente. Comme ses aveux envoyés le jour même de son « emménagement » :

« J’aurais dû attendre, au moins le temps que l’on m’installe l’eau et le courant. EDF devait passer, mais le bailleur [RIVP, ndlr] l’en a empêché.

Je pourrais faire ça dans l’illégalité, mais je ne peux pas me le permettre dans la situation où je me suis mise. Il faut que j’aille au bout de ma démarche. »

Ce dernier a déposé plainte contre Armand pour voie de faits. Joint par nos soins, RIVP justifie :

« Il y a environ 140 000 demandes pour des logements sociaux à Paris. Chaque année, nous en accordons 10 000. Donc effectivement, c’est compliqué.

Mais nous ne pouvons pas tolérer ce genre de procédés. Il sera expulsé, conformément à la loi. Par ailleurs, l’appartement squatté par cet homme a été mis en indisponibilité le temps de terminer certains travaux. »

« Parfois, je me dis que c’est comme dans la mafia »

Armand le trouve très bien. Suffisamment en tout cas pour être habitable selon lui. Il attend le procès (en janvier prochain), dont il espère qu’il sera une tribune pour plaider sa cause :

« Un tas de gens qui ne sont pas éligibles pour des logements en HLM en profitent largement et ce n’est pas seulement une question de “cas prioritaires”. Certains n’ont pas d’enfants, d’autres ont des revenus assez confortables pour aller dans le privé.

Le copinage et le piston jouent énormément. Parfois, je me dis que c’est comme dans la mafia. »

RIVP réfute :

« Les procédures d’attribution sont rigoureuses. Et il faut faire attention à ne pas tout mélanger. A Paris, certains revenus privilégiés bénéficient de loyers très avantageux, mais il ne s’agit pas de logements sociaux. Juste de loyers qui n’ont pas été réévalués depuis des années. »

« On m’a rayé des listes d’attente »

Le bailleur étaye :

« En ce qui concerne les HLM, chaque fois que les ressources d’un foyer augmentent, le loyer aussi. Certes, cela reste moins cher que dans le privé, mais ce n’est pas dérisoire non plus. Depuis quelques années, nous faisons tout pour corriger les anomalies du passé. Et être intraitables. »

Armand évoque un tournant en 2009, quand il a refusé un logement social :

« Un deux pièces à 900 euros, dans le XIe. Pour l’époque, j’ai trouvé ça cher. et mon conseiller logement à la mairie du XIe aussi.

Quand j’ai refusé, on m’a en quelque sorte rayé des listes d’attente. J’ai déposé un dossier au Dalo [Droit au logement opposable]. Il a également été rejeté pour cette raison. C’était un cadeau empoisonné. »

Quand on lui demande pourquoi il ne tente pas sa chance en banlieue, il coupe :

« La perspective de vivre dans une cité HLM ne m’enchante pas. J’y ai vécu, je n’en garde pas un bon souvenir. Je n’ai pas envie de partir de Paris, l’essentiel de mes activités sont ici, mon fils y a toujours vécu. A ce compte-là, autant partir vivre en province. »

Armand s’est peut-être grillé

Il tient à préciser qu’il n’a pris personne en traître. Il montre un autre courrier adressé à la ministre en juillet 2012. Extrait :

« Aussi, et puisque le système d’attribution des HLM est complètement perverti et qu’il ne remplit plus sa fonction d’aide temporaire aux foyers ne pouvant louer dans le privé, je vous informe par la présente que je vais m’attribuer moi-même le premier HLM inoccupé que je trouverais. »

RIVP estime néanmoins qu’Armand s’est certainement définitivement grillé :

« Sa demande de logement social va suivre son cours, d’autant que l’ancienneté du dossier va, à terme, prendre plus d’importance qu’auparavant. Mais son acte de désespoir va peut-être le desservir. Le risque est qu’aucun bailleur social ne veuille désormais de lui. »

L’intéressé n’y pense pas trop :

« J’aimerais juste savoir pourquoi il faut attendre plus de dix ans pour avoir un appartement. J’ai assez patienté. A la limite, j’aurais préféré qu’on me dise non. Je me serais adapté en conséquence. »

 

Ramses Kefi | Journaliste Rue89
lu dans le nouvel os
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