Extrême droite et jeunes – Faux labels révolutionnaires

 

La jeunesse, objet de recrutement et de manipulation

Dans la propagande d’extrême droite, les jeunes ont toujours été mis en avant. Illustration extraite d’une publication française néonazie des années 1970 – Doc. : Archives RésistanceS.be


Depuis un certain temps, l’extrême droite s’intéresse à nouveau aux jeunes. Traversés par des crises internes, les partis et mouvements nationalistes et identitaires de la droite radicale se sont lancés, pour se redynamiser, dans le recrutement de jeunes.

Dans cet objectif, les manifestations de rue se sont récemment multipliées. En France, une rude concurrence est livrée entre les divers représentants de l’extrême droite pour attirer de jeunes recrues.

Des structures « jeunesses » ont été réactivées ou spécialement mises sur pied. Le vieux mouvement néofasciste et national-catholique l’OEuvre française manoeuvre désormais derrière les Jeunesses nationalistes (JN). Le groupe Troisième voie s’anime au tour d’un vieux noyau militant qui était déjà actif dans les années 1980, mais tentant maintenant d’attirer de nouveaux activistes pour ses Jeunesses nationalistes-révolutionnaires (JNR). Le Bloc identitaire s’agite pour séduire des jeunes, depuis septembre dernier, avec le label « Génération identitaire » (GI), après avoir utilisé, sans succès, celui d’« Une Autre jeunesse », l’héritière directe de ses Jeunesses identitaires apparues en 2002. Le Front national de la jeunesse (FNJ) est toujours au coeur du dispositif militant du FN lepéniste. Pour recruter des jeunes au service de l’ultradroite, il existe encore en France le Groupe Union Défense (GUD), le Renouveau français (RF), France Civitas jeunesse (FCJ), l’Action française étudiante (AFE), les Autonomes nationalistes (AN)

Afin de les attirer, ces mouvements et organisations spécifiques adoptent un discours rebelle, voire même subversif. Il s’agit d’un hameçon. Parce que l’extrême droite reste intrinsèquement de nature contre-révolutionnaire.

Cette stratégie de manipulation en direction des jeunes est le thème de ce nouveau dossier de RésistanceS.be.

Nous vous en souhaitons une bonne lecture.

 

Extrême droite, propagande et manipulation

 

Labels révolutionnaires pour séduire des jeunes

« Ne nous y trompons pas, le vote FN est de nature révolutionnaire : c’est un vote contre le pouvoir central, contre les magouilles et les privilèges ».
Robert Gaia, conseiller municipal PS à Toulon, octobre 1996.

 

L’Action française, le vieux mouvement d’extrême droite, national-catholique, monarchiste et contre-révolutionnaire dirigé jadis par Charles Maurras prône l’insurrection pour recruter des jeunes, comme le montre ici l’une de ses illustrations de propagande – Doc. Archives RésistanceS.be.

Y a-t-il des jeunes au sein des formations d’extrême droite ? Parmi leurs électeurs, leurs  militants et leurs cadres ? Le vote pour des formations politiques telles que le Front national (FN) en France ou la Deutsche volksunion (DVU) en Allemagne est-il uniquement un vote de « vieux » exprimant ainsi une nostalgie entretenue au fil des années pour l’époque vichyste ou nazie ?

L’extrême droite est-elle réactionnaire ? Vieux jeu ? Se cache-t-elle derrière des apparats rebelles pour séduire les « dégoûtés » de ce système ? Avant de répondre à ces questions dressons un constat de la situation politique actuelle.
Allergie
Le rejet de la politique est généralisé, comme le démontre la plus grande partie des enquêtes d’opinion, ainsi que les rangs grossissant des abstentionnistes et des votes blancs aux dernières élections françaises, par exemple. Pour une bonne majorité des électeurs, cette manifestation d’opposition particulière est même devenue une vertu, un cri de révolte et une manière d’exister dans cette société.

De petites phrases qui peuvent sembler anodines – « Je ne comprends rien à la politique », « Je n’aime pas la politique », « Elle ne m’intéresse pas », « Cela ne sert à rien de faire de la politique »… – sont quotidiennes. On les entend dans la bouche de filles et de fils d’ouvriers aussi bien que chez ceux de bourgeois. La dépolitisation, l’apolitisme et l’antipolitisme sont des virus qui rongent notre jeunesse. Pas qu’elle, d’ailleurs.

Les responsables ? En bonne partie, les hommes et les femmes politiques qui se sont transformés en technocrates, en bureaucrates et qui se sont isolés du peuple. Cette caste politicienne a donné naissance à une nouvelle particratie. Cette situation dégoûte de plus en plus de gens et les jeunes constituent le gros de ces troupes de mécontents.

La politique classique n’a plus rien d’attirant… sauf pour des opportunistes, des mercenaires de l’administration kafkaïenne et des surdiplômés qui veulent entrer dans le système par la grande porte. Nous vivons, à l’heure actuelle, les derniers actes d’un drame politicien. Une histoire qui a commencé il y a bien longtemps. Et pourtant…
L’extrême droite attire ?
A la lecture des diverses analyses socio-politiques réalisées jusqu’à présent, force est de constater que les jeunes sont de plus en plus nombreux à voter pour des partis nationalistes. Pire, les cadres des FN et autres DVU sont désormais singularisés par leur jeune âge (25-35 ans). Pour constituer leur staff, Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret (à l’époque, le numéro deux du FN français), Jörg Haider (président du FPÖ, le parti national-identitaire autrichien), Gerhard Frey (le « patron » de la DVU), Karel Dillen (fondateur et ancien président du Vlaams Blok, le nom de l’époque de l’actuel Vlaams Belang) et bien d’autres se sont entourés de collaborateurs appartenant à une nouvelle génération militante. Une génération qui n’a pas connu la Deuxième Guerre mondiale ni la Guerre froide et qui est née juste avant ou juste après Mai 68.

La confiance exprimée à l’égard des jeunes adhérents s’observe également dans les mouvements d’extrême droite (1). Il est vrai que toute force se présentant comme « nouvelle » – y compris à gauche – a toujours mis en avant la jeunesse de ses troupes afin de remplacer la « vieille classe politicienne ». C’est donc aussi une stratégie électoraliste, comme d’autres mettent des femmes en avant sur la scène médiatique dans l’unique but de séduire un électorat plus féminin ou de paraître plus « branché ».

Voilà pour le constat. Maintenant, essayons de comprendre pourquoi des jeunes peuvent-ils être attirés par des partis qui proposent pourtant un programme complètement conservateur en ce qui concerne les libertés individuelles et collectives de la jeunesse en général.
Contestataire
Groupes nationalistes-révolutionnaires de base, Jeune Garde, Nationaal revolutionaire jeugd, Nouvelle Résistance, Jeunesses nationalistes-révolutionnaires, Futurisme européen révolutionnaire, Rebelles européens, Avant-garde combattante, Insurrection,RevolteAttackL’insurgéOffensive pour une nouvelle université,AgitacionNapalm rockRévolution européenneLutte du Peuple… Ces noms sont – ou étaient – ceux d’organisations ou de revues appartenant à l’extrême droite !

Paradoxalement, depuis toujours, les courants politiques les plus réactionnaires – conservateurs – hébergent en leur sein une minorité « révolutionnaire ». Celle-ci coexiste pour la bonne cause avec les dignes héritiers des contre-révolutionnaires du XVIIIe siècle (2). Ce sont des ancrages idéologiques identiques qui permettent de cimenter cette coexistence pourtant contre nature. C’est-à-dire que l’antimondialisme, l’antisémitisme, l’anti-américanisme, l’anticommunisme, le poujadisme, le racisme, la xénophobie, le sexisme, la haine de la démocratie et des droits de l’homme sont leurs « points de rencontre ». De plus, ces pôles théoriquement divergeant sont également atteints de la même pathologie politico-délirante, dénonçant à tort et à travers de multiples lobbies complotant pour détruire l’« Europe blanche » : complot  de la « haute finance vagabonde et anonyme », complot maçonnique, etc.

Déjà dans les années 1920-1930, au sein du NSDAP hitlérien, ces haines et ces pathologies ont permis de constituer des passerelles entre les différentes familles idéologiques constituant l’extrême droite de l’époque. Aujourd’hui, elles se sont de nouveau alliées. Datant plus ou moins du début des années 1970, ces nouveaux fronts communs politiques se présentent au grand jour, malgré des crises intestines légendaires, comme des forces unies, solides et indivisibles.

Les différentes tendances de ces fronts ont scellé un pacte de non-agression. Entre elles, des accords tacites ont été conclus et les tâches ont été distribuées avec un certain brio. Chacun connaît et rempli son rôle pour profiter au mieux de la situation chaotique actuelle. C’est justement ce désir de chaos généralisé qui les unit (au sujet du chaos comme stratégie : voir notre article à ce sujet présenté dans ce présent dossier).

Au sein d’un parti fédérateur comme l’est le Front national, présidé dès sa fondation en 1972 par Jean-Marie Le Pen, les différentes tendances idéologiques qui constituent historiquement l’extrême droite se complètent donc. Elles servent à drainer des électorats différents. La tendance nationale-catholique s’adresse aux traditionalistes, fidèles aux slogans maréchaliste « Travail-Famille-Patrie ». La tendance nationale-populiste s’occupe des couches populaires apolitiques ou complètement dégoûtées par le monde politique. La tendance nationale-libérale rend confiance au milieu financier. Quant à la tendance nationale-révolutionnaire, elle sert à entretenir l’héritage de la « révolution nationale » et du « non-conformisme » des années 1930. Cette dernière tendance – qui est désignée par les initiales NR – se charge de séduire les jeunes par un « style rebelle » de circonstance.

Dans les années 1960 et 1970, plusieurs organisations françaises d’extrême droite prônent la « révolution » contre le régime.

 
Entrisme « révolutionnaire »
Présente dès la création du Front national, la tendance NR était animée, dans les années 1970, par l’un des cofondateurs du Front national, François Duprat . Après son assassinat en 1978, les NR perdirent de leur influence sur l’appareil frontiste. Ce n’est que depuis peu qu’elle reprend de l’importance. En août 1997, plusieurs groupuscules radicaux décidèrent de « réinvestir » dans le FN, en y formant un « pôle nationaliste-révolutionnaire ». Lors du défilé frontiste du Premier mai, ils distribuèrent un tract commun exprimant leur stratégie. Extrait :

« Le Front national représente 15 %, 25 à 30 % dans certaines régions. Son combat électoral, juste et nécessaire, exige un certain recul, voire un silence de bon aloi sur certains sujets historiques, anthropologiques ou, tout simplement, politiques (…). C’est pour cette raison que beaucoup de sympathisants du Front national ressentent la nécessité de s’organiser en parallèle à celui-ci afin de militer autrement et de mener un combat radical sans ruiner une chance historique d’arriver au pouvoir ».

Le Parti nationaliste français et européen (PNFE), un autre groupuscule néonazi (disparu depuis lors), reconnaissait quelques mois auparavant que le FN n’était pas un « parti révolutionnaire ». Cependant, à la suite d’une éventuelle marginalisation de celui-ci dans le paysage politique français, le PNFE espérait qu’il se radicaliserait. Cette radicalisation est même souhaitable :

« Les militants NR que nous sommes doivent, pour leur part, dans cette perspective, garder vis-à-vis du FN leur position d’électrons libres et un rôle d’aiguillon révolutionnaire, notamment par une action en direction de la jeunesse »précisait en 1997 l’auteur d’un édito publié dans le journal du parti (3).
Lutte contre l’establishment
La tendance NR n’a pas été la seule à développer un style rebelle. L’ensemble du Front national y souscrivit très vite. Engagé dans une lutte sans merci contre l’establishment, le Front fut très vite perçu comme un front rebelle, la seule véritable opposition au régime. Une opposition qui marquera des points, d’ailleurs, puisque ce parti deviendra l’arbitre de nombreux débats. C’est  justement l’une des raisons du succès du parti lepéniste. Hypermotivé et adoptant un ton radical, il capitalise la grogne populaire. Il séduit les dégoûtés des gouvernements français qui se sont succédés, ceux qui ont été abandonnés par les instances locales du pouvoir et qui, pour cette raison ou d’autres, n’ont plus de cadre référentiel utile pour se sentir intégrés dans cette société. Exclus de celle-ci, ils sont désormais dans un cul-de-sac. Par manque de formation politique, par simplicité, par répulsion ou par dépit, ils votent – et militent parfois – pour des partis d’extrême droite.

Au demeurant, Jean-Marie Le Pen lui-même est considéré comme un rebelle par ses zélateurs. Ancien parachutiste, sympathisant de l’Algérie française, anti-gaulliste de la première heure, fédérateur de l’extrême droite des années 1960 et 1970, ennemi numéro un de la classe politique, empêcheur de tourner en rond, co-responsable de l’actuelle déroute de la droite républicaine,Superman de la lutte contre l’establishment… les multiples facettes du  président du Front national séduisent les vieux comme les jeunes.

A ce sujet, Jean-Yves Camus, un des spécialistes de la formation lepéniste, notait en août 1997, à l’occasion d’un entretien accordé à l’hebdomadaire L’Express, que :

« Le sentiment de révolte demeure un facteur important. Etre au FNJ(l’organisation de jeunesse du Front), c’est se classer dans la catégorie des pestiférés, des martyrs de la politique. Ils expriment ainsi un vote de protestation globale contre le système : “Je suis exclu, donc je suis”. En outre, depuis le tournant du “Ni droite ni gauche, Français !” (slogan imposé par Samuel Maréchal, chef du FNJ de l’époque, membre de l’aile « orthodoxe » du Front et beau-fils de Le Pen), le FNJ ne s’inscrit plus au sein d’une droite réactionnaire, mais se veut le fer de lance d’une troisième voie révolutionnaire ».

Pour expliquer l’impact de séduction que peut avoir le FN sur les jeunes, Jean-Yves Camus estime :

« que l’offre politique des grands partis à destination de jeunes est relativement faible, à l’exception notable des Jeunesses communistes » (4).

Quelques mois auparavant, le journaliste Michel Soudais avait déjà fait le même constat dans Phosphore, un journal d’actualité destiné aux lycéens (5). Selon lui :

« jouant habilement de l’esprit de contradiction, voire de révolte, qui anime beaucoup d’adolescents, le FNJ cherche à les séduire en se présentant comme le seul mouvement d’opposition ».

A titre d’exemple, Michel Soudais rappelle l’un des derniers slogans du FNJ est « Sois vraiment rebelle ! Rejoins le FNJ ! ».

Il faut savoir que les partis ou mouvements d’extrême droite ont investi depuis longtemps dans des campagnes en direction de la jeunesse. Les plans d’attaque de ces campagnes se basaient sur les écrits du théoricien communiste Italien Gramsci. Le combat culturel est l’une des stratégies suivies dans le cadre du combat pour l’accession au pouvoir. Les phénomènes de contre-culture, milieu naturel de la contestation, retiendront toute l’attention.

Ainsi, divers mouvements musicaux, tels le hard-rock, la oï des skinheads ou la techno, seront stratégiquement investis (voir notre article à ce sujet dans le présent dossier). Cette tactique a été adoptée par l’ensemble des partis d’extrême droite.

 

En Flandre, plusieurs mouvements d’extrême droite proclament la « révolte » contre l’Etat belge. C’est le cas du groupe d’action nationaliste Voorpost (Avant-poste).
Rebelle national-flamand
Au Vlaams Blok (le nom du Vlaams Belang jusqu’en 2004), par exemple, l’« esprit rebelle » est un des piliers historiques. La première publication de ce parti indépendantiste, issu du mouvement flamand de libération nationale,  s’intitulait De Vlaams nationalist (« Le Nationaliste flamand ») et comportait un sous-titre proclamant : « en daarom staan wij hier REBEL » (« et c’est pour cela que nous sommes rebelles »).

C’est Voorpost qui illustre le mieux ce profil contestataire. Fondé en 1976, cette organisation d’« avant-poste » du combat identitaire participa à la fondation du Vlaams Blok et en deviendra ensuite l’une de ses plus actives structures périphériques. Voorpost se définit comme une organisation « nationale-révolutionnaire » ayant choisi la « révolte de droite », comme l’affirmait sa brochure publiée à l’occasion de son vingtième anniversaire. Au lendemain de la Marche blanche en octobre 1996, à un moment crucial pour le pouvoir en place, Revolte, le journal de Voorpost, proclamait en couverture : « Weg met het regime – Weg met België ! » (« Le régime dehors – La Belgique dehors ! »). Sur Voorpost 

De la rébellion, on passe facilement à la violence. Et celle-ci a, elle aussi, un impact certain sur les jeunes. D’autant plus que notre société est en elle-même de plus en plus violente.
La violence attire 
Malgré les costumes et les cravates, le profil BCBG et les discours policés au parlement, l’une des caractéristiques de l’extrême droite reste la violence. A ce sujet . Aussi bien dans les groupuscules que dans les partis politiques. Le journaliste René Haquin écrivait déjà en 1985, dans son livre consacré à l’organisation néonazie belge WNP :

« Ce qui a dû fasciner les plus jeunes, tant au Front de la jeunesse que plus tard au Westland new post, c’est le besoin de violence. Besoin de s’affirmer dans une société à l’abandon, sans chef, sans discours. Besoin de retrouver une fraternité, un coude à coude. Les initiateurs du WNP le savaient bien, et ce n’est pas par hasard, ce n’est pas par simple nostalgie qu’ils copièrent, pour le proposer aux autres, le système himmlérien. Ils le firent avec d’autant plus d’efficacité que le Front de la jeunesse et le Vlaamse militanten orde, qui incarnaient ces “vertus”, se remettaient mal de leurs procès respectifs. Il n’est dès lors guère étonnant de retrouver des militants du WNP dans d’autres groupes de jeunes, eux aussi à la recherche d’une identité, eux aussi violents (…) » (6).

Pour compléter les propos de René Haquin, il faut rappeler que le Front de la jeunesse (FJ) incarnait effectivement une forme de contestation dans les années 1970. Certes de droite, cette contestation était dans un premier temps dirigée, en partie, contre la société. Pour les étudiants perméables aux idées véhiculées par le FJ, les professeurs souvent de gauche représentaient précisément cette société. Afin d’exprimer leur opposition, comme nous l’expliqua en juin 1998 un ancien militant du Front de la jeunesse, ces adolescents rejoignirent la seule organisation militante qui développait alors une forme de « syndicalisme-révolutionnaire » étudiant. A l’époque, le FJ semblait bel et bien sortir de la norme. Et justement, pour le politologue français spécialiste de l’extrême droite, Pierre-André Taguieff, « Il existe une fascination réelle pour ce qui déborde de la norme »(7). Ce non-conformisme, aujourd’hui dénommé par la formule « politiquement incorrect », est-il la nature profonde de l’extrême droite ou est-il une adaptation, un leurre ?

 

Le Front de la jeunesse, dans les années 1970, se présentait en Belgique comme une organisation nationaliste-révolutionnaire, mais était également liée à l’aile conservatrice du Parti social chrétien (PSC) de l’époque – Doc. Archives RésistanceS.be
Ni gauche ni droite
Comme on l’a vu, l’extrême droite réussit à se présenter comme une troisième voie politique qui se situe entre la majorité et la « fausse opposition »(sic). Elle se présente donc comme n’étant « ni de gauche ni de droite ». Pourtant, l’extrême droite est et reste de droite (comme son nom l’indique d’ailleurs).

Avec une telle approche hypocrite de la politique, elle se profile comme une alternative aux idéologies dépassées (le communisme, le libéralisme bourgeois…). Pour exprimer cette approche stratégique, l’une des citations les plus connues du philosophe espagnol José Ortega y Gasset, extrait de son ouvrage culte La révolte des masses, est régulièrement mise en exergue :

« Etre de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale ».

Pour plusieurs théoriciens d’extrême droite contemporains, le révolutionnaire Che Guevara illustre à merveille cette démarche « ni gauche ni droite ».

« Usurpé par les gauchistes occidentaux, le Che n’était, en fait, ni de gauche ni de droite. C’était un aventurier de la révolution… », pouvait-on lire en février 1979, dans le mensuel d’extrême droite belge Nouvel Europe magazine, alors dirigé par un ancien collabo philonazi belge et « parrain politique » du Front de la jeunesse 

L’extrême droite utilise dans ses textes un lexique bien particulier. Il n’est bien entendu pas le fruit du hasard. Certains vocables expriment clairement ses valeurs, d’autres servent d’appât afin d’attirer de nouveaux adeptes. Ce sont alors des « étiquettes » qui servent à masquer un contenu totalement à l’opposé. Les théoriciens d’extrême droite ont également couplé des mots pour inventer des leurres. Un nouveau vocabulaire a été inventé qui définit le « fasciste » à la fois comme un « nationaliste », un « patriote » et un « résistant » !

Les théoriciens du national-socialisme avaient parfaitement bien compris que, pour se faire connaître auprès d’un large public, il fallait innover, se montrer original, provoquer et susciter la curiosité. Adolf Hilter par exemple, écrivait, dans Mein Kampf :

« Nous avons choisi la couleur rouge pour nos affiches après mûre et solide réflexion, pour faire enrager la gauche, pour provoquer son indignation, et pour l’amener à venir à nos réunions, ne fût-ce que dans le but de les saboter, parce que c’était la seule façon de nous faire entendre de ces gens-là ».
Sur les traces de la Nouvelle Gauche
La métamorphose d’une partie de l’extrême droite – son passage d’un mouvement réactionnaire classique à un mouvement révolutionnaire – date de la fin des années 1960. Au moment de Mai 68, l’époque où le militantisme de rue, la contre-culture, la rébellion, l’action révolutionnaire, la lutte contre l’impérialisme… étaient animés par la gauche. Cette métamorphose est due à une prise de conscience.

L’échec de la militarisation du combat pour l’Algérie française a rendu groggy l’ultra-droite qui était marquée alors par sa défense de l’Occident chrétien, son appui au colonialisme et ses positions pro-américaines. Par ailleurs, ses liens avec des éléments clés du régime, son style conservateur et sa nostalgie bien peu attirante pour les nouvelles générations l’avaient également pervertie.

C’est un petit club de pensée, le Groupement de réflexion et d’études pour la civilisation européenne (Grece), qui impulsa une nouvelle dynamique grâce à un “nouveau” corpus idéologique. Un corpus qui se réappropriait en réalité des combats du passé abandonné après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Le Grece donna naissance à la « Nouvelle Droite », quelques années après l’apparition de la Nouvelle Gauche aux Etats-Unis et en Europe, et sur le modèle de celle-ci, la droite extrême a donc agi en vis-à-vis de la gauche. Elle a suivi son exemple, ses méthodes, et elle a kidnappé certains de ses combats.

Ainsi, ses positions géostratégiques et politiques ressemblent à s’y méprendre à celles pensées plus de vingt années auparavant par l’éphémère Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR). Né de la fusion d’un groupe militant qui s’était illustré dans la Résistance et d’un groupe trotskisant, le RDR était le mouvement intellectuel de référence de la gauche radicale non-communiste de l’après-guerre. Un de ses premiers tracts, daté de février 1948, illustre clairement ses positions :

« Entre les pourrissements de la démocratie capitaliste, les faiblesses et les tares d’une certaine social-démocratie, et les limitations du communisme à sa forme stalinienne, nous pensons qu’un rassemblement d’hommes libres pour la démocratie révolutionnaire est capable de faire prendre une vie nouvelle aux principes de liberté, de dignité humaine, en les liant à la lutte pour la révolution sociale »(8).

Le RDR, dans lequel se trouvait Jean-Paul Sartre, préconisait une troisième voie politique rejetant dos à dos les deux blocs. Pour ce Rassemblement, face à l’impérialisme américain et à la menace soviétique, la seule solution était la création d’une Europe forte, neutre et indépendante qui devait prendre la forme d’une « libre Fédération socialiste européenne ». Ces positions seront par la suite récupérées par la… Nouvelle Droite.

 

Les Blacks blocs, groupes autonomes révolutionnaires de gauche, vont devenir au milieu des années 2000 une source d’inspiration pour les « autonomes nationalistes », une des fractions les plus radicales de l’extrême droite.

 
Un gauchisme de droite ?
En Mai 68, les organisations nationalistes furent déconcertées face au soulèvement étudiant. Les choix n’étaient pas simples. Une dénonciation catégorique du mouvement risquait, en effet, de ranger l’extrême droite du côté du régime. Un ouvrage publié en 1995 par d’anciens étudiants français du mouvement Occident confirme la confusion qui régnait alors :

« Durant toute la Semaine rouge, du 6 au 11 mai, les querelles s’enveniment à Occident. Des utopistes envisagent l’unité d’action sur le terrain avec les gauchistes. D’autres sont d’avis qu’il faut aider la police à châtier la pègre bolchevique » (9).

Pour finir, la majorité du mouvement se rangea du côté du pouvoir gaulliste en organisant des contre-manifestations violentes afin de marquer son opposition aux étudiants révolutionnaires 

Ce soutien régime perdura jusqu’au milieu des années 1980. Après leur émergence dans le paysage politique français, Jean-Marie Le Pen et son parti continuèrent durant plusieurs années à soutenir les piliers les plus conservateurs de l’Etat. Tout en gardant un programme ultra-libéral, ce n’est qu’après le mouvement social de l’hiver 1995 que le FN adopta stratégiquement une orientation plus sociale, dans le but de s’accaparer une partie des mécontents et de ne pas perdre son électorat populaire.

En trente ans, l’extrême droite s’est donc en quelque sorte reconvertie. Par un aggiornamento plus que nécessaire, elle a inversé certains rôles. Dans plusieurs domaines, elle a remplacé la gauche. Une gauche embourgeoisée, intégrée dans les arcanes du pouvoir, corrompue par les années Mitterrand… Le socialisme galvaudé par les sociaux-démocrates européens et leur conversion à la pensée unique ouvrit une brèche à l’extrême droite.

Ce constat est également celui de Marianne, le journal français mené par Jean-François Kahn qui le résumait par cette courte phrase : « le PS séduit les bourgeois, le FN envoûte les prolos » (10).

Lorsque la social-démocratie gouverne avec (en Belgique) ou sans la droite (ou en alternance), l’extrême droite se fait facilement rebelle. Par pure tactique, elle endosse un profil révolutionnaire et dépasse la gauche contestataire sur son propre terrain. Manifestement, il y a, alors, une inversion des rôles.

La gauche a été le miroir dans lequel l’extrême droite s’est regardée pour enfin sortir de sa traversée du désert entamée à la Libération de l’Europe du joug nazi. La Nouvelle Droite et l’aile révolutionnaire du mouvement nationaliste se sont réconciliées avec les théoriciens du socialisme national français, avec ceux qui voulaient déjà au siècle dernier fusionner la « question sociale » avec la « question nationale ». Le discours rebelle de l’extrême droite contemporaine provient donc à la fois d’un héritage historique et d’une imitation de l’adversaire.

C’est Jean Cau qui se singularisait le mieux dans ce phénomène. Ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre, cet écrivain français rejoignit les rangs de la Nouvelle Droite, dans les années 1970. Son rêve était :

« celui d’une jeunesse gauchiste de droite. Dans un même refus violent, elle rejetterait le communisme, sur sa gauche, et la décadence, sur sa droite » (11).

Des attrape-nigauds…
Cette « gauchisation » masochiste de l’ultra-droite, à la fois par haine de Mai 68 et par jalousie de la gauche, est purement stratégique. En adoptant un double langage, les partis nationalistes peuvent se présenter avantageusement sur plusieurs terrains : social avec les exclus, ultra-libéral avec les patrons.

Quant à leurs conceptions vis-à-vis des jeunes, elles restent les mêmes : conservatrices et réactionnaires. Pour eux, la jeunesse est le « fer de lance de la Nation ». Elle doit donc être disciplinée et contrôlée.

Ne nous y trompons pas, le discours rebelle de l’extrême droite est empreint de paradoxes et de mensonges. Il s’est constitué du vol de certaines valeurs de la gauche. Ce discours est une escroquerie politicienne.

 

Notes : 
(1) Par exemple, le deuxième président du Vlaams Blok, Franck Van Hecke, est au moment de sa désignation le plus jeune président de parti.
(2) Sur l’histoire de la droite révolutionnaire, il faut lire ou relire : Zeev Sternhell,Ni droite, ni gauche, l’idéologie fasciste en France, Bruxelles, éditions Complexe, 1987.
(3) Erik Sausset, éditorial, in Le Flambeau, n° 27, bulletin d’information et de liaison du PNFE (Parti nationaliste français et européen), Caen, 1997.
(4) Jean-Yves Camus : «  »Je suis exclu, donc je suis », disent-ils », entretien accordé à L’Express, 29 août 1997.
(5) Michel Soudais : « Comment le FN s’y prend pour draguer les jeunes », inPhosphore, février 1997.
(6) René Haquin : Des Taupes dans l’extrême droite, Anvers, éditions Epo, 1985, pages 133 et 134.
(7) Pierre-André Taguieff, in Marianne, 25 au 31 mai 1998.
(8) Cité par Ariane Chebel d’Appollonia : Histoire politiques des intellectuels en France – 1944-1954,tome II, Bruxelles, Editions Complexe, 1991, page 111.
(9) Ouvrage collectif : Les Rats maudits – Histoire des étudiants nationalistes 1965-1995, Paris, éditions des Monts d’Arrée, 1995.
(10) Marianne, 29 septembre au 5 octobre 1997.
(11) Citation de Jean Cau mise en exergue dans la brochure « Combat nationaliste »publiée en janvier 1983 par le Front de la jeunesse (Belgique).

[Article extrait du chapitre « L’extrême droite se donne un label révolutionnaire pour séduire les jeunes » (p. 111 à 134) de Manuel Abramowicz publié dans le livre collectif L’école face au racisme : les jeunes au défi de l’ethnicité, sous la direction de Joël Kotek et Ahmed Medhoune, éditions Quorum, Gerpinnes, 1997].

 

Jeunes : troupes de chocs de l’extrême droite

La stratégie du chaos

 

 

 

Activistes du Parti des forces nouvelles (PFN) à Paris, dans les  années 1970, lors d’une manifestation de soutien à la dictature espagnole du général Franco.

« Aujourd’hui l’anarchie, demain l’ordre nouveau »
Slogan du Renouveau étudiant, l’organisation du Front national dans les universités françaises dans les années 1990.

« Le système pourra s’agiter, menacer, il ne peut déjà plus rien contre la force des événements et le cours des choses… Non, l’histoire n’est pas finie ! Un nouveau cycle s’annonce. Nous sommes à un moment charnière, entrés dans une phase irréversible qui mènera au chaos… »
Réfléchir & Agir, n° 2, journal « national-révolutionnaire » français, premier  trimestre 1997. Sur celui-ci 

Selon le dictionnaire le petit Robert, le chaos se définit comme une « confusion », un « désordre complet ». Si l’extrême droite appelle de ses voeux une situation de chaos, c’est dans l’espoir d’apparaître comme le seul remède possible au désordre généralisé qui justifierait du même coup l’établissement d’un régime d’Ordre nouveau – base de toute idéologie nationaliste extrême.
Intégristes, païens, néonazis…
Les partis et groupes d’extrême droite vont donc oeuvrer dans ce sens et participer à toutes les actions possibles et imaginables susceptibles de déboucher sur le chaos. C’est dans cette optyique que des synergies de circonstance sont conclues entre différentes tendances idéologiques pourtant traditionnellement antagonistes.

Des intégristes chrétiens rencontrent ainsi, au sein de sociétés secrètes, des adeptes du paganisme, voire du satanisme. Une phalange de l’extrême droite prône la collaboration tactique avec l’ultra-gauche. Une autre infiltre les rangs progressistes, démocrates radicaux et gauchistes, pour les compromettre dans des actes illicites. Des nervis néonazis apportent leur soutien (et participent même) aux réseaux de « libération nationale » arabes ou fondamentalistes islamiques (et vice-versa). Des clubs de supporters de football sont menés par des « hooligans » d’ultra-droite. Des liens sont établis entre la petite délinquance et le grand banditisme. En un mot : tout est bon pour « foutre le bordel » !

[Article extrait du chapitre « L’extrême droite se donne un label révolutionnaire pour séduire les jeunes » (p. 111 à 134) de Manuel Abramowicz publié dans le livre collectif L’école face au racisme : les jeunes au défi de l’ethnicité, sous la direction de Joël Kotek et Ahmed Medhoune, éditions Quorum, Gerpinnes, 1997].

 

Recrutement tous azimuts

Infiltration musicale


Après le hard-rock et la oï des skinheads, ce fut la techno qui dut subir les intérêts politiques de l’extrême droite.

 

 

Scouts nationalistes flamands de la VNJ, un mouvement de jeunesse lié au Vlaams Blok (le nom de 1978 à 2004 de l’actuel Vlaams Belang), lors d’une manifestation à Bruxelles dans les années 1990. L’extrême droite recrute aussi désormais dans les discothèques ! © Photo : Manuel Abramowicz

 
Tout est bon pour l’extrême droite lorsqu’il s’agit de véhiculer ses idéaux. Au milieu des années 1970, des organisations néonazies s’intéressèrent au mouvement skinhead dont l’origine ouvriériste était influencée par le reggae, une musique pourtant multiculturelle 

Seule l’extrême droite marqua un intérêt particulier pour ces fils d’ouvriers au chômage, révoltés par la crise économique qui frappait leurs familles. Elle allait en tirer parti : le mouvement se politisa sur les principes du « White Power ». Le fer de lance de cette politisation fut feu Ian Stuart. Chanteur du groupe Skrewdriver et ex-dirigeant du National front anglais, il compris rapidement l’importance que pouvait avoir la musique dans le combat nationaliste européen.
Rupture totale
Ian Stuart mit alors sur pied une « division militante » qui prit le nom de « Blood and Honour » (B&H), afin de manifester clairement son attachement au national-socialisme. Sur B&H, lire l’encadré de cet article . Des concerts RAC (« Rock against communism ») s’organisèrent pour réagir aux concerts des trotskistes « Rock against racism ». A l’instar de la plupart des Etats européens, des groupes skins servirent également de troupes d’assaut au Front national en France.

Aujourd’hui, c’est désormais la techno qui intéresse l’extrême droite. Pour les traditionalistes, celle-ci est un « produit de Satan » au même titre que le rock. Mais pour les « révolutionnaires »  :

« la vague techno s’affirme, dans sa droite ligne, en rupture totale avec le système bourgeois », comme le constatait en août 1995L’Avant-garde combattante.

Pour ce mensuel confidentiel NR de Paris :

« la contre-culture techno-rave est, tactiquement, d’autant plus intéressante qu’elle ne peut se réclamer d’une quelconque américanophilie vu le retard accumulé dans ce domaine par les sous-produits d’outre-Atlantique ».

Et de préciser :

« Notre leitmotiv nous impose d’être présents (et majoritaires) au sein de tous les mouvements anti-système. La guérilla, c’est montrer à l’ennemi que nous pouvons être partout, à chaque instant (…). A nous de gonfler et de faire gonfler la vague techno, et de ne pas la laisser se détourner de ses principes fondateurs ou s’égarer sur les chemins post-soixante-huitards… ».
Petits Blancs
En juin 1997, dans un article sur la techno, le quotidien françaisLibération  constatait que celle-ci pouvait intéresser l’extrême droite à plusieurs égards (1). Le journaliste du quotidien français avait observé par exemple que la plupart des participants aux raves (2) « sont des petits Blancs, issus généralement de la petite-et-moyenne-bourgeoisie ». Concernant une politisation de la techno, il notait que :

« les revendications politiques des ravers (non-violence, tolérance, fraternité, désacralisation de l’argent) ne sont à l’évidence pas bien différentes de celles du reste de la population jeune, avec même une vision de la classe politique, tous pourris et obsédés par le pouvoir et l’argent, pas très éloignée de celle d’un électeur moyen du FN ».

 

Notes :
(1) Alexis Bernier : « Le problème dans la techno, c’est la rave », in Libération, 10 juin 1997.
(2) Les raves sont des fêtes techno organisées dans la quasi-clandestinité et jusqu’à présent pas encore récupérées par des circuits commerciaux.

[Article extrait du chapitre « L’extrême droite se donne un label révolutionnaire pour séduire les jeunes » (p. 111 à 134) de Manuel Abramowicz publié dans le livre collectif L’école face au racisme : les jeunes au défi de l’ethnicité, sous la direction de Joël Kotek et Ahmed Medhoune, éditions Quorum, Gerpinnes, 1997].

 

REACTUALISATION

Gabbers, gabberskins et techno

Tu as le « look facho ». Telle une tribu, les mouvements de jeunesse d’extrême droite cultivent un style propre de reconnaissance. Les « crânes rasés » et autres gabberskins peuplent les manifs nationalistes. Explication sur une « sous-culture » présente chez des « jeunes blancs ».

 

 

Pour séduire des jeunes en rébellion, l’extrême droite adopte aussi un ton particulier comme le montrent ces couvertures de journaux – Doc. Archives RésistanceS.be

 
Le gabber (un mot néerlandais signifiant « amis », « pote » ou « frère ») est un « registre musical » électronique qui apparaît vers le milieu des années 1990 en Hollande.

Il appartient au courant techno, en particulier à sa variante « hardcore » (dont les sons sont plus agressifs, martiaux, scandés…). Comme pour d’autres cultures musicales, des caractéristiques « tribales » apparaissent : au niveau du look, du langage, des signes de ralliement, de l’adhésion au groupe, des lieux de sortie, de l’attitude adoptée à l’égard des autres courants musicaux…


« Sieg heil » en discothèque
Composés de jeunes adolescents encore en âge d’aller au lycée, les gabbers se développent d’abord essentiellement dans les pays du Benelux. En Belgique, des méga-discothèques (notamment dans le Hainaut occidental, en bordure de la frontière belgo-française), où la techno s’écoute en boucle, offriront des espaces réservés aux gabbers.

À l’instar de ce qui s’est produit dans les années 1980 chez les skinheads, une sous-catégorie apparaît également dans le mouvement gabber, toujours au Pays-Bas, au début des années 2000 : les gabberskins. Ouvertement d’extrême droite, ils portent les mêmes signes de reconnaissance que ceux des « crânes rasés » : vêtements de même marque, emblèmes nationalistes (croix celtique, par exemple) et chiffres codés nazis (18, 88…). Dans les boîtes de musique où ils se déchainent, les « sieg heil » sont une habitude.


Contre-culture anti-système
Selon un rapport de la Fondation Anne Frank, il existait aux Pays-Bas, entre 2001 et 2005, près de 125 groupes de jeunes racistes se revendiquant du gabber, responsables de plus de 200 incidents, souvent très violents. Dans une perspective d’infiltration pour en recruter ses éléments les plus radicaux, c’est dans le milieu des années 1990 que la musique techno, écoutée par les gabbers, avait déjà intéressé la fraction « NR » (nationaliste-révolutionnaire) de l’extrême droite française.

« La vague techno s’affirme, dans sa droite ligne, en rupture totale avec le système bourgeois (…). La contre-culture techno-rave est, tactiquement, d’autant plus intéressante qu’elle ne peut se réclamer d’une quelconque américanophilie vu le retard accumulé dans ce domaine par les sous-produits d’outre-Atlantique (…). Notre leitmotiv nous impose d’être présents (et majoritaires) au sein de tous les mouvements anti-système. La guérilla, c’est de montrer à l’ennemi que nous pouvons être partout, à chaque instant (…). À nous de gonfler et de faire gonfler la vague techno, et de ne pas la laisser détourner de ses principes fondateurs ou s’égarer sur les chemins post-soixante-huitards… », était-il écrit en août 1995 dans un article de L’Avant-garde combattante, un mensuel confidentiel parisien de tendance NR.

Pour le politologue Stéphane François (université de Strasbourg), spécialiste des « sous-cultures » d’extrême droite (musique, esotérisme…), le phénomène gabber s’est aussi récemment implanté en France où ses adeptes « sont souvent issus de milieux modestes. Ils proviennent de famille monoparentale, précarisée, alcoolique ou violente… » (*).


Nationalistes autonomes en black bloc
Ces bandes juvéniles représentent souvent les « petits blancs », terme désignant les nationaux de souche vivant dans les quartiers populaires de nos grandes villes, caractérisés par leur paupérisation et une forte présence de populations immigrées, contrairement aux réalités majoritaires des autres quartiers.

Politiquement, les gabberskins sont actifs dans des partis d’extrême droite, mais surtout désormais chez les « nationalistes autonomes », un courant relooké néonazi qui s’illustre par ses apparitions radicales en « black bloc » et ses slogans « anti-système » dans des manifestations d’extrême droite.
(*) Interview de Stéphane François par le site Droite(s) extrême(s) d’Abel Mestre et Caroline Monnot, journalistes au quotidien le Monde, 27 janvier 2011 (www.droites-extremes.blog.lemonde.fr).

[Texte extrait de l’article « Les skinheads néonazis sont-ils de retour ? » de Manuel Abramowicz publié dans Aide-Mémoire, trimestriel de l’asbl les Territoires de la Mémoire, Liège, n°59, janvier-mars 2012].

 

Au cœur du système de récupération
Discours « révolutionnaires »


Voici quelques citations et slogans « révolutionnaires » issus des rangs de l’extrême droite… conservatrice et rétrograde !

 

 

Un style révolutionnaire (de gauche) pour Occident, un mouvement contre-révolutionnaire français d’extrême droite des années 1960. Qui inspirera ensuite le NSV, le cercle des étudiants nationalistes lié au Vlaams Belang – Illu : Archives RésistanceS.

 
« Pour une Révolution populaire-nationaliste-anti-marxiste-anti-capitaliste. »
Slogan de la dernière affiche du mouvement Occident, 1968.

 

« Nous sommes les hommes des troupes d’assaut / Soldats de la Révolution / Demain brandissant nos drapeaux / En vainqueurs nous défilerons / Nous n’avons pas seulement des armes / Mais le diable marche avec nous… ».
Extrait du chant du Front de la jeunesse (belge), publié en février 1977 dans le journal d’extrême droite Nouvel Europe magazine.

 

« Les révolutionnaires, c’est nous ! Nous sommes prêts à verser notre sang pour notre sol ! Nous sommes les guérilleros de l’Occident. Parce que nous sommes le rempart de la Liberté ! ».
A. Kervran, militant du Front de la jeunesse lycéen, in Nouvel Europe magazine, n° 69, février 1976.

 

« La Droite que nous sommes se veut nationaliste-révolutionnaire (…). Révolutionnaire ! Parce que nous prônons la rupture avec le mode de vie capitalo-marxiste. Parce que nous luttons pour une société nouvelle, solidariste, c’est-à-dire organique, hiérarchisée ».
« Projet politique », plate-forme du Front de la jeunesse, in Nouvel Europe magazine, n° 77, septembre 1977.

 

« Il faut que les Fascistes se réveillent de leur sommeil dogmatique, qu’ils montrent à nouveau leur fécondité intellectuelle, qu’ils débattent de ce qu’ils sont pour savoir ce qu’ils sont et pour que nos adversaires sachent que nous ne nous contentons plus que de quelques parodies de slogans et de gestes mais que nous préparons réellement la seconde Révolution Fasciste ».
Charles Dreiser, in Année zéro, « organe de combat du mouvement socialiste-national-européen Ordre nouveau », n° 1,non daté (estimation : milieu des années 1970), Bruxelles.

 

« Voor Europa, Jeugd en Revolutie ».
Slogan publié dans Gungnir, n° 1, journal de la Vlaamse Jongeren Gent (organisation pro-Vlaams Blok), mai-juin 1997.

 

« Regroupons les desperados, les francs-tireurs, ceux qui agissent et qui pensent dans la marge. Nous avons besoin d’une confrérie rebelle, qui transforme le combat politique en célébration, en liturgie de vie et de mort, au coude à coude avec les héros de l’ancienne histoire ».
Réfléchir & Agir, n° 1, journal « national-révolutionnaire », (alors installé à Paris), été 1996.

 

« La vague rebelle ! La vague Le Pen ».
Slogan du Front national de la jeunesse, France, 1996.

 

Le Front national français s’est aussi présenté comme une « vague rebelle » dans le but de séduire des jeunes recrues…

 

« Le climat actuel ne devrait-il pas inspirer nos concitoyens à la révolte ? Je le crois (…). La révolte, ce n’est pas l’anarchie. Elle ne doit pas effrayer. Elle n’est qu’une transition indispensable à un retour vers le bon sens, vers une société ordonnée. Elle passe par une transformation de vos âmes et de vos esprits. Savoir reconnaître l’essentiel de l’accessoire, le Bien du Mal. Repousser les leurres. Révoltons-nous. Parce que notre avenir nous appartient ».
Alain Escada, in Polémique, n° 126, journal d’extrême droite belgicain, Bruxelles, 9 avril 1998.

 

« Nous sommes fascinés à l’extrême par les révolutionnaires sincères, qu’ils soient classés à droite ou à gauche. En définitive, notre coeur bat avec tous ceux qui aspirent à une véritable révolution sociale et nationale, tournant résolument le dos aux diktats des gangsters du Nouvel ordre mondial ».
Fabrice Robert, ancien conseiller municipal Front national, octobre 1996. Depuis le début des années 2000, il préside le Bloc identitaire, fondé avec d’autres « jeunes rebelles » nationaliste-révolutionnaires.

 

 

Citations sélectionnées par Manuel Abramowicz (RésistanceS.be).

[Extrait du chapitre « L’extrême droite se donne un label révolutionnaire pour séduire les jeunes » (p. 111 à 134) de Manuel Abramowicz publié dans le livre collectif L’école face au racisme : les jeunes au défi de l’ethnicité, sous la direction de Joël Kotek et Ahmed Medhoune, éditions Quorum, Gerpinnes, 1997].

 

lu sur l’armurerie

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