Ben Drew : « Ces jeunes délinquants sont de putain d’êtres humains »

 

 

Rappeur ultra-populaire en Angleterre, Ben Drew, alias Plan B, signe son premier long-métrage, Ill Manors, un thriller radical, insoutenable, sur des jeunes délinquants d’un quartier défavorisé de Londres. Rencontre avec un jeune homme en colère (première partie).

 

 

 

 

Star en Angleterre, le rappeur Ben Drew, qui œuvre sous le pseudo de Plan B, a écrit, réalisé et mis en musique à 27 ans son premier long-métrage Ill Manors, un thriller ultra-violent, parfois un peu confus, mais toujours très ambitieux, avec une multiplicité d’histoires imbriquées les unes dans les autres. Véritable coup de boule au plexus, ce film choc est inspiré d’histoires vraies qu’il a vécu avec ses amis de Forest Gate, un quartier dévasté de Londres. 

 

 

Formidable musicien (je vous recommande particulièrement son album Ill Manors), acteur vu dans l’épatant Harry Brown, au côté de Michael Caine, Ben Drew s’avère un réalisateur avec lequel il va falloir compter. Parmi ses influences, il avoue avoir été marqué par La Haine de Mathieu Kassovitz. Néanmoins, on voit mal qui pourrait réaliser en France un film sur les banlieues aussi dévastateur, aussi sincère.

Pour info, j’ai rarement rencontré un artiste aussi humble, à l’écoute, aussi critique envers son œuvre. A une époque où les attachés de presse vous proposent généreusement des entretiens de… 5 minutes avec leurs poulains, voici un artiste engagé qui est capable de donner une heure de son temps pour parler de ce qui lui tient vraiment à cœur : les mômes défavorisés de son quartier, sa fondation, la musique ou le cinéma. Merci Ben.

 

 

 

«J’ai des images dans la tête 

et je dois les sortir de là»

 

 

 

En France, on vous présente comme « l’Eminem britannique ». Cela vous convient-il ?

 

Ben Drew : Ca me va, c’est plutôt un compliment, non ?

 

Pouvez-vous me dire d’où vous venez, quelle a été votre enfance.

 

B. D. : Je suis de l’East End londonien, mon père a disparu quand j’avais six-sept ans, ma mère m’a élevé seule. Mon père était musicien, mais il ne m’a pas appris grand-chose. J’ai toujours voulu faire quelque chose dans la musique, ça doit être dans mon sang… J’ai appris à jouer de la guitare à 14 ans, puis je me suis mis à rapper en m’accompagnant à la guitare, et j’ai été signé par un label à 22 ans. J’ai sorti mon premier album de hip hop en 2006, un succès d’estime, et je me suis mis à écrire des films. J’ai tout d’abord signé un court-métrage intitulé Michelle, puis le scénario de Ill Manors. Les producteurs voulaient confier la réalisation à Mike Figgis, mais j’ai exigé de le réaliser moi-même. J’ai donc commencé par mettre en scène un court-métrage, histoire de faire mes preuves. Le projet du long est néanmoins tombé à l’eau, mais je n’ai pas lâché l’affaire. Avec le succès de mon album Defamation of Strickland Banks, j’ai enfin pu réaliser en septembre 2010 Ill Manors que j’ai cofinancé avec mes royalties gagnées dans la musique. J’ai dû repartir en tournée et le film est resté sur des étagères pendant des mois. En 2011, j’ai montré cinq des meilleures séquences aux distributeurs et je tentais de finir le montage de ce foutu puzzle, avec toutes ces histoires différentes qui s’imbriquent les unes dans les autres. J’avais l’impression d’avoir un diamant dans les mains, mais je n’arrivais pas à le tailler correctement. Maintenant, je trouve que le film a pas mal de défauts, il y a notamment 15 minutes de trop, certaines scènes d’action ne sont pas assez bien filmées, il y a trop de styles différents… Néanmoins, je trouve que le film provoque des réactions, de l’empathie, de la tristesse ou du dégoût. En tout cas, c’est le meilleur film que je pouvais faire à l’époque et j’ai beaucoup appris de cette expérience…

 

 

 

Vous êtes un musicien ultra-populaire, pourquoi vouliez-vous réaliser un film ?

 

B. D. : J’ai des images dans la tête et je dois les sortir de là, sinon ça me rend dingue. Je vois de la beauté dans la vie, dans les existences du quotidien. Quand Van Gogh peignait, il était déprimé car ce n’était jamais aussi parfait qu’il aurait voulu. Un artiste a des visions et tente inlassablement de les reproduire. Si vous vous n’y parvenez pas, c’est très frustrant, et si vous vous appelez Van Gogh, vous risquez de vous couper l’oreille ! Avec Ill Manors, je n’ai pas réussi totalement mon coup, mais j’ai collaboré avec des personnes formidables, notamment des acteurs amateurs, et pas mal de mes amis. Grâce à eux, certaines scènes sont encore mieux que je ne l’avais imaginé.

 

«Une partie oubliée de Londres»

 

Le film se déroule à Forest Gate. Pouvez-vous me parler de ce quartier mal famé de Londres ?

 

B. D. : C’est une partie oubliée de Londres, un quartier désolé, dévasté, pas loin du stade olympique. J’y ai habité des années, c’est mon quartier. Tout est vrai dans mon film, toutes ces histoires démentes sont arrivées à mes amis ou à moi, et il y en a certaines que j’ai lues dans le journal. Mais si tout est vrai, tout n’est pas arrivé dans un laps de temps d’une semaine. C’est un film, j’avais besoin de condenser l’action. Je voulais expliquer que nous sommes le produit de notre environnement. Forest Gate est un lieu ravagé par le chômage, la drogue, la prostitution, la misère. Dans les journaux, on vous parle de faits-divers, on vous explique que ces jeunes délinquants sont des racailles, mais on ne vous explique jamais les raisons. Ces jeunes y sont traités et dépeints comme des animaux. Je voulais mettre à jour les raisons qui ont transformé ces jeunes en animaux. Pourtant, ce sont de putain d’êtres humains.

 

Vous avez tourné Ill Manors pour changer les mentalités ?

 

B. D. : Non, je veux juste que les gens comprennent ce qui se passe. Je montre la réalité et comment nous pouvons changer les choses. Quand nous avons une gamine de 15 ans qui a un bébé, on a simplement un enfant qui élève un autre enfant. Vous avez donc des enfants qui grandissent sans adulte, au milieu de la drogue et de l’alcool, des enfants qui ont souvent été abusés sexuellement et qui en plus sont culpabilisés d’avoir été violés. Ils grandissent en colère, ils pensent qu’ils sont de la merde car on les traite comme de la merde. A l’école, ils frappent les autres, pas parce qu’ils sont en colère contre les autres mômes, mais parce qu’ils ont été agressés sexuellement. Ces enfants enragés ne peuvent apprendre à l’école, ni écouter les ordres, ils ne peuvent pas respecter l’autorité. Ces enfants n’ont pas de parents, il faut absolument que l’on fasse quelque chose. C’est pour cela que j’ai monté une association, « Each one, teach one », car ce gouvernement ne fera jamais rien. Avec mon association, je finance des cours de boxe, de musique, j’ai monté une école de coiffure où les mômes apprennent à couper les cheveux. Et mon grand projet est de créer une école de cinéma. Qui peut payer 25 000 putain euros par an et ce pendant quatre ans ? Avec l’argent de mes albums, je vais donc monter cette école de cinéma entièrement gratuite et les étudiants pourront apprendre dans les meilleures conditions. Les citoyens doivent s’engager. Quand vous voyez un animal blessé, vous réagissez. Et là, pour ces mômes ont besoin de nourriture, de fringues, nous ne faisons rien… Et nous intervenons pour un putain d’animal ! Les gens ont peur d’approcher ces gamins défavorisés par peur d’être agressés, d’être volés. Ce ne sont pas des animaux, ce sont des être humains, qui voient le monde différemment de nous.

 

lu sur backch

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