Ma Vie au Mitard : la prison dans la prison

«Il m’est arrivé quelquefois, dans la solitude, de me représenter tout à coup combien, tandis que je jouissais paisiblement de ma liberté, il y avait sur la surface du globe, dans les pays les plus civilisés comme dans les plus barbares, d’hommes condamnés à ce supplice lent et terrible ; et j’étais effrayé de la somme de douleur qui semblait se presser autour de moi et me reprocher mes distractions et mon impitoyable insouciance. »

(Benjamin Constant)

Ça se passe en France, près de chez vous, près de chez moi.

Combien sont-ils d’hommes et de femmes à cet instant à être enterrés vivants en cellule disciplinaire, au mitard, au frigidaire, au cachot ? Combien sont-ils à être dans un monde hors du monde, dans un espace sans espace, dans une vie sans vie sans lumière et sans ombre ? Impossible de répondre à cette question. Une chose est sûre :les capacités de l’institution pénitentiaire n’ont jamais été, de toute notre histoire, autant sollicitées. Le nombre de détenus a atteint le 1er février 2012 un nouveau record historique, avec 65.699 personnes incarcérées, selon les statistiques mensuelles de l’administration pénitentiaire (AP).

Chacun le sait, cette surpopulation pénale chronique, est l’un des maux du système carcéral. Mais, ce que l’on sait moins, c’est que les cellules disciplinaires sont devenues pour l’administration pénitentiaire une variable d’ajustement, et pour les détenus l’unique moyen d’être seul en cellule. C’est absurde.

Et c’est ainsi que malgré l’inhumanité des conditions de détention au mitard, certains détenus n’hésitent pas à faire ce choix en refusant de partager leur « cellule ordinaire » avec un autre détenu. En prison, on punit un détenu qui a besoin d’une légitime solitude – elle a été reconnue par la loi comme un droit mais n’a jamais été appliquée faute de places – par une solitude souvent intenable. C’est alors que le suicide devient une obsession comme un ultime pied de nez à l’administration pénitentiaire.

Dès lors, le détenu se retrouve dans une cellule qui mesure en moyenne 2 mètres sur 4 avec un lit en béton, une table en béton, des toilettes à la turque. La surface de déambulation est en moyenne de 4,15 m2. Autrement dit, elle est inférieure aux normes réglementaires pour les chenils (5 m2, arrêté du 25 octobre 1982). La luminosité y est de 7 à 30 lux alors que pour lire un livre ou une lettre, la norme est de 300. La cellule est sale et puante car les outils de ménage y sont interdits. Le détenu y reste 23 heures sur 24, enfermé. Il a droit à une heure de « promenade » dans une minuscule petite cour grillagée.

Le prisonnier – un homme – conserve la même tenue vestimentaire tout au long de la durée de son séjour au mitard. Une fois par semaine, il a le droit à prendre une douche. La nourriture est servie dans un récipient qui ressemble plus à un pot de chambre ou un bac à nourriture pour chiens. Une ou deux couvertures, selon la saison, un rouleau de papier, une brosse à dents, du dentifrice, un morceau de savon et un verre en plastique. L’hiver, le froid est glacial ; l’été, la chaleur est étouffante. Des cachots souvent sans fenêtre. Quand il y en a une, elles sont tellement sales que voir le bleu du ciel est miraculeux.

Comme l’écrit Me Eolas « un particulier qui logerait quelqu’un dans ces conditions encourrait cinq années d’emprisonnement (les peines initiales de deux ans ont été portées à cinq par la loi sur la sécurité intérieure du précédent ministre de l’Intérieur…). Mais l’Etat est pénalement irresponsable, alors il peut se permettre. ».

L’Administration Pénitentiaire envoie donc des hommes au mitard avec un but clair, celui de briser une personne au risque de les rendre fous dans ces tombeaux de béton. Pas besoin d’avoir lu dans son intégralité la déclaration des droits de l’Homme et du citoyen pour comprendre que le mitard est incantatoire à la dignité humaine. Visionnaire et ancré dans son temps, Michel Foucault écrivait déjà, en 1969 que

« Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes ; autour des étrangers et des jeunes ; le délit d’opinion est réapparu ; les mesures antidrogues multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la garde à vue. On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ? Peu d’informations se publient sur les prisons : c’est une des régions cachées de notre système social, une des cases noires de notre vie. Nous avons le droit de savoir, nous voulons savoir. »

Ça se passe en France, près de chez vous, près de chez moi.

Par Joseph Beauregard

Voir Joseph Beauregard, « Ma Vie au Mitard »,

un webdocumentaire LeMonstre.fr.

 

lu sur temps présents

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